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5from
This podcast has
24 episodes
Language
FrenchPublisher
RFIExplicit
No
Date created
2020/02/24
Latest episode
2026/10/18
Average duration
45 min.
Release period
10 days
Description
La parole à ceux qui pensent le monde. Chaque dimanche, Idées prend le temps d’écouter celles et ceux qui décryptent le monde contemporain. Lors d’un entretien de près d’une heure, mené par Pierre-Édouard Deldique, ces «témoins du siècle», intellectuels francophones, auteurs d’essais pour la plupart, livrent leurs pensées. Une exigence : la clarté, afin de répondre à la curiosité des auditeurs de RFI. Ceux-ci sont d’ailleurs invités à réagir à leurs propos et à dialoguer avec eux. Réalisation : Vanessa Rovensky. *** Diffusions le dimanche à 19h10 TU vers toutes cibles.
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Avec Didier Fassin : relire Foucault pour comprendre notre présent
2026/10/18
Avec son essai intitulé Ainsi pensait Michel Foucault (éditions La Découverte), Didier Fassin propose davantage qu’une synthèse de l’œuvre de ce penseur qui, disait-il, se voulait d’abord un « expérimentateur ». Il offre une vraie redécouverte de l’œuvre foucaldienne en montrant qu’elle demeure un instrument de pensée indispensable aujourd’hui.
Il en parle au micro de Pierre-Edouard Deldique dans ce numéro du magazine Idées qui interroge celles et ceux qui pensent le monde.
Issu d’un cycle de conférences donné au Collège de France par cet intellectuel de haute volée, à la fois anthropologue, sociologue et médecin, titulaire de la chaire « Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines », pour le centenaire de la naissance de Foucault, l’ouvrage se distingue par une double ambition : restituer le cheminement d’une pensée en mouvement, et démontrer sa puissance explicative pour le monde d’aujourd’hui.
Didier Fassin ne cherche pas à figer Foucault dans un panthéon philosophique. Il rappelle et démontre qu’avec lui, les supposées évidences sont remises en question car il interroge les catégories qui façonnent nos manières de percevoir, de juger, d’agir. La pensée foucaldienne n’est pas un système ; elle est une méthode, un mouvement, une manière d’envisager la réalité. Mieux : la vérité.
Ce normalien, attiré par la psychologie, agrégé de philosophie, lui-même professeur au Collège de France (élu en 1970 à la chaire d’histoire des systèmes de pensée), était, dit Didier Fassin, en quête de vérité et d’un sens de la vie. N’écrivait-il pas : « On n’atteindra la vraie vie qu’à la condition préalable d’avoir pratiqué sur ce soi ce déchiffrement de la vérité » ?
Pouvoir, savoir et vérité Cette lecture anthropologique, fidèle à la formation de l’auteur, permet de saisir Foucault comme un penseur des pratiques, des institutions, des corps, des subjectivités. Loin d’une philosophie spéculative, son œuvre apparaît comme une enquête sur les formes de pouvoir qui traversent nos vies, sur le lien entre pouvoir et savoir notamment.
Didier Fassin analyse évidemment les grands sujets d’études de Michel Foucault : la folie, comme lieu de production de vérité et d’exclusion (Histoire de la folie à l’âge classique, 1961), la prison, matrice des dispositifs disciplinaires modernes (Surveiller et punir, 1975) , la sexualité, espace d’aveu, de contrôle et de subjectivation (Histoire de la sexualité en quatre tomes, 1984, la vérité, (Les mots et les choses, 1966). Et puis, la politique, avec l’engagement de Michel Foucault pour les « boat-people » ou contre le coup d’État en Pologne en 1981 par exemple.
Didier Fassin montre l’actualité de Foucault dans des domaines comme les politiques de santé publique et de gestion des populations, les dispositifs de surveillance numérique, les politiques migratoires et sécuritaires ou bien encore les transformations du rapport à la vérité dans l’espace public.
L’invité de ce numéro du magazine Idées insiste en outre sur l’engagement de Foucault dans les luttes sociales : le Groupe d’information sur les prisons (GIP), les mobilisations autour des migrants, les prises de position sur la justice et la sexualité. Penser, pour Foucault, c’est intervenir dans le débat public et changer la société.
Dans son livre lucide, Didier Fassin souligne néanmoins quelques « absences » dans la pensée de Foucault, rien ou presque sur le féminisme ou le colonialisme ce qui n’a pas empêché les études post coloniales de s’emparer de son œuvre. Curieux paradoxe.
Ainsi pensait Michel Foucault est un ouvrage essentiel pour quiconque s’intéresse à la pensée critique contemporaine. On le comprend en écoutant Didier Fassin dans Idées.
Musique Interlude – André Ceccarelli ; Flavio Boltro ; Eric Legnini ; Rémi Vignolo
Interlude I – Vincent Ségal ; Yacine Boularès ; Nasheet Waits
Santur & Tombak – Alireza Mortazavi
Jean-Noël Jeanneney : «Défendons le service public de l’audiovisuel !»
2026/10/11
Avec le troisième volume de ses Mémoires, Le Rocher de Süsten (Le Seuil) véritable plongée dans les années 1991 à 2002, Jean‑Noël Jeanneney continue de façonner le portrait d’une époque où il fut (et demeure) un intellectuel engagé. Il est l’invité de ce numéro de l’émission, l’occasion pour lui, de se faire l’ardent défenseur de l’audiovisuel public, au micro de Pierre-Edouard Deldique.
Historien, professeur, écrivain, ministre, président de grandes institutions à vocation culturelle (Radio France et RFI notamment), il raconte ce qu’il a vu et vécu au plus près des lieux de pouvoir et il nous livre son témoignage dans l’émission, comme il l’avait fait lors de la sortie des deux précédents tomes parus en 2020 et 2022, autant de numéros d’Idées que vous pouvez retrouver sur la page de l’émission :
À écouter aussiJean-Noël Jeanneney, ancien PDG de Radio France, ancien président de la Bibliothèque Nationale
La première partie du livre est consacrée aux années où l’homme de culture soudain nommé à Bercy occupe les fonctions de secrétaire d’État au Commerce extérieur dans l’éphémère gouvernement d’Edith Cresson. Puis il est question de son passage à la Communication, dans le gouvernement cette fois, de Pierre Bérégovoy.
Au fil des pages, dans le style qui est le sien, où l’ironie n’est jamais loin, surgissent les ambitions un rien mégalomanes, les arbitrages, tensions internes, luttes plus ou moins feutrées, les clabaudages liées à la vie politique dans les coulisses des palais nationaux.
On lira avec délice les pages que l’auteur consacre aux rivalités entre les principaux responsables du parti socialiste surnommés « les éléphants ». Le lecteur voyage avec délectation entre les ambitions contrariées des uns et la jalousie des autres.
Jean-Noël Jeanneney observe aussi les mutations géopolitiques lors des premières années de l’après-guerre froide ; la construction européenne (Maastricht), les incertitudes liées à la mondialisation, les promesses et les inquiétudes d’un monde en transition.
L’un des points forts de ce tome des Mémoires est l’engagement de Jean-Noël Jeanneney en faveur d’une politique culturelle ambitieuse. Il revient longuement sur la création d’ARTE, dont il fut l’un des artisans, et sur la loi qu’il porte pour étendre le dépôt légal à la radio et à la télévision — une réforme essentielle pour la mémoire audiovisuelle nationale. Sans oublier sa défense de la redevance audiovisuelle aujourd’hui disparue.
Le livre fourmille de portraits qui donnent chair à la vie publique de l’époque : Mitterrand, Bérégovoy, Delors, Jospin, Badinter, mais aussi Balladur, Chirac, Simone Veil ou Gerhard Schröder. L’historien, le spécialiste de la concordance des temps (titre de l’émission qu’il présente chaque samedi matin sur France Culture) excelle dans l’art du croquis : jamais complaisant, jamais cruel, souvent savoureux.
Après l’échec électoral de la gauche en 1993, le ministre redevenu historien de profession retrouve l’université avant d’être nommé à la tête de la Bibliothèque nationale de France. Il raconte cette période avec une attention particulière, lui l’homme du livre, de l’écrit.
Ce troisième tome confirme la singularité de Jean-Noël Jeanneney : un intellectuel qui veut être un homme d’action, dans la mêlée avec le recul de l’historien qui note tout. Son sous‑titre, Marianne et Clio, résume ce caractère, cet engagement pour la République et pour l’Histoire, sans illusions, sans se prendre au sérieux. On le constate en écoutant ce nouveau numéro du magazine « Idées ».
Programmation musicale :
L'Important c'est la rose - Maurice Larcange Aubade (Compositeur : Erik Satie) - Ikiru Merry Go Round Whirl (compositeur : Ernesto Lecuona) - Pierre Solot.
Olympe de Gouges, une Lumière qui nous éclaire selon Cécile Berly
2026/10/04
Olympe de Gouges. Ce nom vous dit peut-être quelque chose. Au mieux, d’elle nous connaissons la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » ou une fin tragique sous la guillotine en 1793. Mais que sait-on vraiment de cette femme qui voulut penser, écrire et agir dans un monde qui ne lui reconnaissait aucun droit politique ?
Avec Olympe de Gouges. L’autre Voltaire ? (Passés/composés), l’historienne Cécile Berly nous propose une biographie d’idées limpide et accessible, qui redonne à Olympe de Gouges sa dimension intellectuelle. Loin des clichés, elle apparaît comme une philosophe des Lumières, une femme de lettres engagée, bouillonnante d’idées.
Elle en parle, avec enthousiasme, au micro de Pierre-Edouard Deldique dans ce nouveau numéro du magazine qui interroge celles et ceux qui ont pensé ou pensent le monde.
Née Marie Gouze, autodidacte, provinciale, Olympe de Gouges n’avait rien d’une héritière des salons parisiens. Loin s’en faut. Elle s’est pourtant imposée dans ce monde littéraire avec, un mordant, une audace remarquable pour l’époque. Cécile Berly montre comment Olympe a construit sa légitimité par l’écriture : pièces de théâtre, adresses politiques, projets de réforme sociale.
Elle ne s’est pas contentée pas de dénoncer les injustices : elle a imaginé des institutions nouvelles., une réforme de l’ordre monarchique. Elle est peu à peu devenue une actrice à part entière dans l’effervescence révolutionnaire.
Une part importante du livre est bien sûr consacrée à la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791). Cécile Berly en rappelle la force : en réécrivant la Déclaration des droits de l’Homme de 1789, Olympe de Gouges a mis en lumière son impensé majeur, l’exclusion des femmes.
Ce texte, souvent réduit à un manifeste féministe est en réalité une critique philosophique de l’universalité théorique des Lumières. Olympe y affirme que les droits ne sont universels que s’ils s’appliquent à toutes et à tous.
Le livre, écrit d’une plume alerte par une historienne qui revendique son féminisme, restitue tout autant la diversité des combats d’Olympe de Gouges : la lutte contre l’esclavage, qu’elle a mené avec une rare clairvoyance, la défense des plus vulnérables, notamment les enfants abandonnés, la recherche d’une paix civile dans les années les plus violentes de la Révolution.
Le titre du livre est volontairement provocateur. Il ne s’agit pas de hisser Olympe au rang de Voltaire, omniprésent dans l’ouvrage, mais de rappeler que leurs combats se répondent : dénoncer l’injustice, défendre les opprimés, utiliser la littérature comme arme politique.
Voltaire est une institution, Olympe encore une marginale. Mais Cécile Berly invite à la regarder autrement, à sa juste valeur. Et si Olympe de Gouges était elle aussi une grande voix des Lumières, simplement reléguée parce qu’elle était une femme ?
Entrera-t-elle un jour au Panthéon ? L’historienne le souhaite vivement.
Programmation musicale
Sonate pour piano n° 12 en ut mineur (compositrice : Anne-Louise Brillon de Jouy 1744-1824) - Nicolas Horvath Marche des Marseillois (compositeur : Claude Balbastre) - Olivier Vernet Femme, réveille-toi (Olympe de Gouges) - Sophie Marceau (tiré de la compilation : Jours de gloire) Olympe de Gouges - Femmouzes T.
Léon XIV, «une parole attendue», selon Anne-Lorraine Bujon de la revue Esprit
2026/09/27
Le magazine IDÉES s’intéresse à la venue du pape en France avec sa revue partenaire « Esprit » qui consacre un dossier à la figure du pape Léon XIV et à la manière dont son pontificat reconfigure la place de l’Église dans un monde traversé par des crises politiques, technologiques, et culturelles.
Coordonné par Jean‑Louis Schlegel, ce dossier s’interroge : l’Église serait-elle redevenue un lieu où se rencontrent des questions politiques fondamentales ? Il est l’invité de Pierre-Édouard Deldique ainsi que la directrice de la revue, Anne-Lorraine Bujon.
Ce numéro propose une lecture du catholicisme contemporain fragilisé par les scandales mais renforcé en quelque sorte par les débats mondiaux.
Léon XIV, né Robert Francis Prevost, est le premier pape originaire des États-Unis, mais aussi un pape profondément marqué par ses vingt années de mission au Pérou. Cette expérience andine, dans des régions frappées par le racisme anti‑indigène et les inégalités structurelles, constitue le cœur de sa formation spirituelle et politique.
C’est un augustinien, héritier d’une tradition intellectuelle exigeante. Un missionnaire, immergé dans les réalités sociales du Sud global. Un administrateur devenu préfet du dicastère pour les évêques en 2023.
Cette trajectoire singulière explique son style : discrétion, lenteur, retenue, à rebours du pontificat de François, dont les formules percutantes ont souvent enflammé les médias et les débats.
Cependant, Léon XIV s’inscrit dans l’héritage de François : engagement social, attention aux migrants, critique des nationalismes, sensibilité écologique mais il le fait avec une forme de sobriété assumée. Cette retenue, loin d’être un défaut, est interprétée par « Esprit » comme une autre manière d’habiter la fonction pontificale : moins médiatique, plus structurelle, plus lente — mais peut-être plus durable.
Au sujet de l’Église, le dossier s’ouvre sur un constat frappant, presque un paradoxe : déclin sociologique en Occident, crise des abus sexuels, concurrence religieuse, marginalisation culturelle. Pourtant, jamais les débats internes à l’institution n’ont été autant en résonance avec les crises contemporaines.
Ce paradoxe s’explique par un phénomène majeur : le déplacement du centre de gravité du catholicisme vers les pays du Sud, l’Afrique notamment. Léon XIV, pape américain façonné par le Pérou, incarne cette dé‑européanisation.
Sous François, l’Église avait déjà retrouvé une visibilité politique. Léon XIV poursuit cette dynamique, mais en l’orientant vers deux préoccupations nouvelles : Une critique frontale de la politique de Donald Trump, notamment sur les migrants et une inquiétude profonde face à la domination technologique, qui menace l’autonomie de l’esprit humain. Son encyclique sur l’IA (« Magnifique humanité ») le montre.
Ces prises de position montrent une Église qui refuse d’être instrumentalisée par les extrêmes droites identitaires, et par les politiques en général, et se réinscrit dans les débats fondamentaux de notre siècle.
Le numéro propose ainsi une série d’articles qui élargissent la réflexion et dessinent une géopolitique du catholicisme contemporain : François Mabille : la recomposition du religieux dans l’espace public globalisé, Olivier Roy : le christianisme est-il européen ? Massimo Faggioli : les États-Unis et leur crise théologico-politique, Stéphane Joulain : l’Afrique, nouveau centre de gravité du catholicisme. Et comme de coutume un entretien, avec cette fois Mgr Étienne Guillet : la Seine-Saint-Denis comme laboratoire religieux.
Dans «L’Odyssée de la surpuissance», Gilles Lipovetsky pense un monde sans limites
2026/09/20
Avec son dernier livre en date, L’Odyssée de la surpuissance (Odile Jacob), le philosophe et sociologue, Gilles Lipovetsky poursuit son exploration de l’hypermodernité en identifiant cette fois notre entrée dans une civilisation qui fait fi des limites, qu’elles soient technologiques, économiques, géopolitiques ou individuelles. L’époque contemporaine est le moment où les frontières du possible se dissolvent sous l’effet de la technoscience, du capitalisme globalisé et de l’individualisme radical.
Il en parle au micro de Pierre-Édouard Deldique dans ce nouveau numéro du magazine IDÉES.
Le livre du penseur de l’individualisme, invité à plusieurs reprises dans l’émission qui interroge ceux qui pensent le monde car son regard sur l’évolution du monde donne à réfléchir, décrit l’essor d’une technoscience qui bouleverse les frontières du vivant, de la matière et de l’intelligence.
Les innovations dans l’IA, la biologie de synthèse, l’exploration spatiale ou les technologies du corps créent en effet un univers où l’impossible devient possible. Comme on dit aujourd’hui, toutes les lignes rouges sont franchies.
Cette dynamique a incontestablement un côté positif par sa capacité d’agir sur le monde, d’augmenter les performances humaines, de résoudre des problèmes globaux mais elle suscite également l’inquiétude avec en particulier les dérives de l’IA, les risques biotechnologiques, la crise écologique et la perte de repères anthropologiques.
L’ouvrage analyse également l’expansion du capitalisme globalisé, dopé par les Big Tech, qui transforme tout désir, toute expérience en marchandise.
Gilles Lipovetsky décrit un capitalisme qui reconfigure les existences au rythme du marché, impose une logique de performance, colonise l’imaginaire par la promesse d’un monde sans limites.
Cette surpuissance économique se nourrit de l’hyperconsommation, de la fluidité numérique et de l’individualisation extrême.
Il montre comment l’individu contemporain revendique un droit illimité à se choisir soi-même, quitte à défier les limites biologiques, sociales ou symboliques.
Il identifie une logique du « No Limits » à travers les revendications identitaires, les pratiques corporelles extrêmes, les technologies de modification du corps, la quête de performance personnelle.
L’individu hypermoderne devient en quelque sorte un surhomme mais aussi un être fragile, exposé à l’anxiété, à la dépossession de soi et à l’instabilité identitaire.
L’auteur étend son analyse à la scène internationale : la surpuissance technologique et individuelle trouve son miroir dans une surpuissance géopolitique avec le retour de la tentation impériale, la violation du droit international, ou bien encore la compétition entre grandes puissances (États-Unis, Chine, Russie).
Les dirigeants « carnivores » incarnent une politique de domination décomplexée. L’ordre mondial vacille, l’Occident se fissure, la vérité devient manipulable. La surpuissance n’est plus seulement un phénomène technologique ou économique : c’est une dynamique globale qui redéfinit les règles du jeu international.
On le constate en écoutant l’émission, L’Odyssée de la surpuissance est un livre ambitieux, essentiel pour quiconque s’intéresse à la modernité, à la technologie, à la démocratie, à l’individualisme et aux transformations globales du XXIè siècle.
Programmation musicale :
Les Planètes - Mars, celui qui apporte la guerre / Gustav Holst - Orchestre philharmonique de Liverpool - Charles Mackerras What We Are and What We Are Meant to Be - Gogo Penguin Motet Exsultate jubilate KV165 – Allegro / Wolfgang Amadeus Mozart - Gli Angeli Genève - Stephan MacLeod ; Marina Viotti.
Avec «De l’immigration en France», Patrick Weil lance un appel à la lucidité
2026/09/13
À une époque où la question migratoire occupe une place centrale dans le débat politique, avec ses discussions interminables et souvent vaines, le dernier ouvrage de Patrick Weil, De l’immigration en France (Grasset) apporte une mise au point salutaire.
Historien, politologue, spécialiste reconnu de la citoyenneté, Patrick Weil propose un texte bref mais dense, conçu comme un outil de clarification sur un sujet de polémiques.
Il est l’invité de Pierre-Édouard Deldique dans un nouveau numéro du magazine IDÉES.
Dès les premières pages, l’auteur de travaux officiels sur cette question, rappelle un fait essentiel : la part de l’immigration dans la population française, longtemps stable, a nettement augmenté depuis le début des années 2000. Cette évolution, mal anticipée par les gouvernements successifs, a nourri un sentiment d’impréparation et alimenté les discours alarmistes.
Mais, au micro, comme dans les pages de son ouvrage, Patrick Weil invite à regarder la réalité en face : cette hausse n’est ni un « déferlement », encore moins une submersion, ni une fatalité, mais le résultat de décisions administratives, de réformes juridiques et de choix européens.
L’essai propose une analyse systémique des dispositifs qui structurent la politique migratoire française, le droit d’asile, pilier républicain fragilisé par les lenteurs administratives, les OQTF, devenues le symbole d’une impuissance politique, les règles européennes, souvent invoquées comme contraintes mais offrant des marges d’action, le regroupement familial, trop souvent caricaturé dans le débat public.
Au cours de l’émission, cet homme enthousiaste, président de l’association Bibliothèques sans frontières, revient d’ailleurs sur la politique de Valéry Giscard d’Estaing dont le nom est lié, à tort, à cette notion de regroupement familial et sur la volonté de l’ancien président d’arrêter, non sans brutalité, l’immigration.
Cette traversée des institutions révèle un État qui peine à articuler ses principes et ses pratiques, faute de cohérence et de continuité. D’où la proposition phare de Patrick Weil, la création d’un ministère dédié à l’immigration, et l’auteur de préciser dans Idées, qu’il ne s’agit pas d’y ajouter l’idée d’identité nationale comme le fit jadis Nicolas Sarkozy.
L’auteur esquisse les contours d’une politique migratoire plus juste et plus efficace. Il appelle à une planification réaliste, une administration réformée, un débat public fondé sur les faits, une articulation claire entre accueil, régulation et intégration.
Plus qu’un programme, c’est une méthode : réintroduire de la raison, de la mémoire et du courage politique dans un débat devenu explosif.
« De l’immigration en France » est un texte de clarification. Dans le contexte de la campagne présidentielle, Patrick Weil nous offre un constat et des solutions pour sortir des polémiques que suscite cette question de l’immigration.
Programmation musicale :
Ai¨t Crossing - Guedra Guedra Bukut - Ibaaku Immigrant - Zal Sissokho ; Laurent Perrault-Jolicoeur.
Jérôme Heurtaux interroge le droit face à la guerre à Gaza
2026/09/06
Pierre-Édouard Deldique reçoit Jérôme Heurtaux, l’auteur d’un essai marquant intitulé Le droit international est-il mort à Gaza ? (Riveneuve). Politiste, l’invité d’Idées cette semaine propose une réflexion à la fois méthodique, accessible et inquiète sur l’état du droit international face à un conflit où les violations massives semblent se dérouler sous les yeux du monde entier.
L’auteur, – qui, comme il le souligne dans l’émission, a travaillé sur le silence ou le négationnisme des Polonais, après la Seconde Guerre mondiale –, explique que son livre est né en somme d’un désarroi et d’une colère face aux crimes commis à Gaza après les massacres de Juifs, en Israël, le 7 octobre 2023.
Son essai est celui d’un politiste qui se saisit du droit pour comprendre ce que les normes internationales permettent réellement de dire, de qualifier et sanctionner.
Jérôme Heurtaux montre comment le droit international fonctionne concrètement dans un contexte de violence extrême.
Le premier chapitre est consacré à un travail de synthèse d’enquêtes disponibles sur Gaza, réalisées par les ONG (palestiniennes et israéliennes), l’ONU, et les instances pénales internationales.
D’évidence, on ne pourra dire que l’on ne savait pas.
Comme l’auteur le dit au micro d’Idées, les preuves étaient (et demeurent) accessibles, en sources ouvertes. Il montre comment les journalistes palestiniens – souvent tués dans l’exercice de leur travail – ont documenté la guerre malgré l’interdiction d’accès imposée à la presse internationale par le gouvernement israélien.
Le deuxième chapitre explore la manière dont les acteurs – ONG, experts, juridictions internationales et nationales – mobilisent les catégories du droit pénal international : crimes de guerre, crimes contre l’humanité, crimes de génocide.
Jérôme Heurtaux met en lumière une convergence exceptionnelle des analyses qui qualifient la situation à Gaza de génocide, en s’appuyant sur la mortalité massive des civils, l’affamement de la population, la destruction systématique des infrastructures vitales, la déshumanisation des Palestiniens.
Il restitue les raisonnements juridiques de manière claire, montre comment les experts appliquent les textes fondateurs : la Convention de 1948 et le Statut de Rome de la Cour pénale internationale.
Le troisième chapitre élargit la réflexion : le droit international est-il encore capable de protéger, qualifier, sanctionner ?
Selon l’auteur, le droit international reste un langage universel, partagé par les acteurs qui documentent les crimes. Il permet de nommer l’horreur, de la rendre intelligible. Reste que son efficacité dépend entièrement de sa mise en œuvre : sans mobilisation devant les juridictions internationales ou nationales, le droit se désarme.
Bien que centré sur Gaza, l’essai pose une question plus large : que reste‑t‑il du droit international lorsque les États les plus puissants refusent de l’appliquer ?
Programmation musicale :
« Intro » – Hussam Aliwat
« Ta5 » – Shamaly
« Conte d'un luth désespéré » – Abderraouf Ouertani.
Aurélie Julia et la Revue des deux mondes rendent hommage au Musée du Quai Branly et à Jean Gabin
2026/08/16
Dans ce nouveau numéro d’IDÉES, Pierre-Édouard Deldique reçoit Aurélie Julia, la directrice de la revue des deux mondes dont le numéro d’été s’articule deux grands dossiers : Jean Gabin, figure centrale du cinéma français, véritable mythe national, cinquante ans après sa disparition. Et le musée du Quai Branly – Jacques Chirac, vingt ans après son ouverture, analysé comme projet politique, esthétique et anthropologique.
Le numéro de la revue interroge la notion de patrimoine culturel. Qu’est-ce qui fait mémoire ? Qu’est-ce qui fonde une identité culturelle française contemporaine ?
Gabin est présenté comme une figure de la France du XXè siècle, des années 30 aux années 70, un acteur dont la présence physique, morale et sociale dépasse le cinéma pour devenir un élément du paysage national.
Au micro de Pierre-Édouard Deldique, Aurélie Julia montre comment Gabin incarne une France populaire, virile, mélancolique, mais aussi profondément morale et comment il est devenu une sorte de monument national.
De leur côté, Delphine Jouenne et Christian Authier analysent la capacité de Gabin à jouer toutes les classes sociales : du prolétaire au notable, du flic au truand. Cette plasticité fait de lui un miroir social.
Philippe Delaroche et Dorian Grelier soulignent, eux, l’importance des dialogues de Michel Audiard dans la construction du mythe : une langue vive, populaire, qui devient patrimoine.
C’est une mise en perspective historique et sociologique du cinéma français que propose ce numéro ainsi que ce numéro estival d’IDÉES richement illustrée, où la voix de Gabin résonne plus que jamais.
Dans le second dossier, le musée du Quai Branly est présenté comme un projet politique majeur du début du XXIè siècle : reconnaître les arts extra-européens comme arts à part entière, et non comme objets ethnographiques.
Stéphane Martin, un des pères fondateurs de l’établissement qu’il a ensuite présidé, revient sur la volonté de l’ancien Président de la république, Jacques Chirac : décentrer le regard occidental, valoriser les cultures du monde, créer un musée de l’altérité.
L’actuel président, Emmanuel Kasarhérou insiste sur la nécessité de repenser la provenance des œuvres, d’intégrer les débats contemporains sur la restitution et de maintenir un dialogue avec les communautés d’origine.
Le numéro aborde les critiques sur la scénographie immersive, les tensions autour des collections, les enjeux de la restitution, la place des cultures non occidentales dans les institutions françaises.
Ces contributions montrent le musée comme un espace de rencontre, de diplomatie culturelle, un lieu de réflexion sur la politique culturelle française, d’analyse des enjeux postcoloniaux dans les musées.
On le constate, ce numéro de la Revue des deux mondes propose une réflexion la notion de patrimoine humain et non humain qui forge l’identité française.
Ce numéro d’IDÉES en offre le reflet.
Programmation musicale :
Dadilahy - Omar Sosa ; Rajery Dark and deep - Mario Canonge ; Arnaud Dolmen ; Michel Alibo Thème principal - Touchez pas au grisbi - Compositeur : Jean Wiener Thème principal - Un singe en hiver - Compositeur : Michel Magne Maintenant je sais - Interprète : Jean Gabin (Auteur/compositeur : Jean-Loup Dabadie/Philip Green).
Camille Riquier de la revue Esprit: «Il est plus difficile de parler d’amour que de sexe»
2026/08/09
Dans ce nouveau numéro estival, le magazine IDÉES s’intéresse au « nouveau sentiment amoureux » pour reprendre le titre du dossier de juillet-août de notre revue partenaire « Esprit » avec les deux invitées de Pierre-Édouard Deldique, la directrice de la revue, Anne-Lorraine Bujon, et Fabienne Brugère, coordinatrice de ce dossier avec le philosophe Camille Riquier.
On le constate en écoutant l’émission, ce numéro double explore les transformations contemporaines de l’amour : les nouvelles sensibilités issues des luttes féministes, mais aussi la redéfinition des normes de genre, la visibilité accrue des sexualités minoritaires, la prise de conscience des violences, ou bien encore les recompositions familiales.
Autant le dire, ce dossier est emprunt d’une certaine gravité.
L’amour n’est plus un destin romantique ni une norme sociale stable : il devient une pratique relationnelle presque comme une autre, fragile, négociée, traversée par des enjeux de pouvoir et de reconnaissance à l’heure où les cadres traditionnels (romantisme, conjugalité, passion) se délitent, où les violences sont davantage nommées, et où de nouvelles formes de vie amoureuse émergent.
Anne-Lorraine Bujon et Fabienne Brugère nous parlent des différentes parties de ce dossier articulé autour de plusieurs idées.
L’amour est un accord, jamais garanti, toujours à réinventer, la conscience de ce qui n’est pas de l’amour (violence, emprise) structure désormais les attentes relationnelles.
L’amour est moins un état qu’une pratique, il implique disponibilité, vulnérabilité, et reconnaissance de l’autre.
Le dossier analyse, en outre, les mécanismes de l’emprise dans les relations.
Et met en lumière des imaginaires culturels qui ont longtemps confondu passion et violence.
Avec la romancière Camille Laurens, ce numéro d’été de la revue « Esprit » évoque la littérature comme espace de transformation des imaginaires amoureux et d’exploration des zones d’ombre du désir et de la relation.
De son côté, le philosophe Camille Riquier s’interroge.
Étant donné que le langage amoureux s’est complexifié, « psychologisé », selon lui, comment retrouver une langue capable de dire la singularité de l’expérience amoureuse ?
De son côté, le philosophe Jean‑Luc Marion souligne, dans un entretien, la tension entre la promesse absolue et la contingence des vies modernes, l’amour comme don, comme engagement qui excède les conditions sociales, la temporalité du sentiment amoureux.
Ce numéro d’Esprit, au cœur du magazine Idées, propose ainsi une réflexion à la fois philosophique, sociologique et littéraire sur un sentiment universel.
Programmation musicale :
L’Hymne à l’amour - Odino My funny Valentine - Chet Baker I’m not in love - 10 cc.
Pierre Cassou-Noguès explore nos frontières mouvantes dans «Trait de côte»
2026/08/02
Dans IDÉES, le magazine dédié à celles et ceux dont la curiosité est insatiable, Pierre-Édouard Deldique reçoit cette semaine un philosophe singulier, Pierre Cassou-Noguès. Professeur de philosophie à l’université Paris-8, membre de l’Institut universitaire de France, cet intellectuel est aussi un sportif, cycliste à ses heures. Et des heures, il en a passé sur sa bicyclette pour longer le littoral français. Il nous propose un récit de son périple, à la fois livre de voyage, de nature, de philosophie. Avec Trait de côte (Philosophie magazine éditeur).
Des Landes à la Bretagne, Pierre Cassou‑Noguès poursuit son travail singulier : penser le réel à partir de ses zones de friction. Cette fois, il s’attarde sur la côte, ce bord instable où la terre rencontre la mer — un lieu banal en apparence, mais qui devient sous sa plume un véritable laboratoire philosophique à l’heure où l’océan grignote allégrement le littoral, notamment en Charente-Maritime.
La côte, rappelle Cassou‑Noguès, n’est jamais fixe. Elle avance, recule, s’effrite, se reconstruit. Elle oblige à composer avec l’incertitude. En observateur attentif, il transforme cette instabilité en concept : le « trait » n’est pas une ligne nette, mais une zone vivante, un espace où se négocient sans cesse nos manières de percevoir et de raconter le monde.
Au micro et dans le livre, il navigue entre récit, observation et réflexion théorique. Cassou‑Noguès décrit des paysages, des gestes, des micro‑événements. Il montre comment ils nourrissent un imaginaire : celui des frontières, des bords, des mondes qui se touchent. La côte devient ainsi un lieu où se fabriquent des histoires, des peurs, des projections — un espace où l’on pense autant qu’on regarde.
Sans céder au catastrophisme, Trait de côte s’inscrit dans les préoccupations écologiques contemporaines.
L’auteur y défend une écologie de l’attention : regarder ce qui change, ce qui s’efface, ce qui apparaît. Une manière de rappeler que les transformations du monde ne se jouent pas seulement dans les grands récits, mais aussi dans ces traits fragiles qui dessinent nos paysages.
Bref, un livre bref, précis, qui propose une autre façon de comprendre nos limites — et d’habiter un monde où elles ne cessent de bouger. Un livre aussi sur une certaine conception de la philosophie : « ne pourrait-elle pas consister dans des gestes, des formes de vie, plutôt que dans des énoncés ? » s’interroge-t-il.
Programmation musicale :
Kerlann - Yann Tiersen Dolores - Yann Tiersen Vélo vole - Dick Annegarn 8 - Yann Tiersen.
Le plaidoyer de Julia de Funès pour la nuance et la modération
2026/07/26
Dans ce nouveau numéro du magazine Idées, Pierre-Édouard Deldique reçoit Julia de Funès, philosophe, conférencière, chroniqueuse, auteure de Pensées distinguées (Éditions de l’Observatoire), un essai qui s’inscrit dans la continuité de son travail : une philosophie du quotidien, incisive mais accessible, qui démonte les faux-semblants de notre époque. « Il ne faut pas tomber dans les pièges du progressisme », remarque-t-elle.
Ce nouvel essai propose une exploration des mécanismes de distinction sociale et morale qui structurent nos comportements, nos goûts, nos indignations et même nos manières de parler.
La langue est d’ailleurs au cœur de ses propos au micro et au fil des pages. Selon elle, « la langue doit être précise sans humilier ».
Rien ne vaut une vraie conversation pour apprécier les mérites de la nuance et de la modération, même si « l’échange véritable suppose un risque ».
Dans ce numéro du magazine qui interroge ceux qui pensent le monde, Julia de Funès observe comment, dans des sociétés de communication, les individus cherchent à se singulariser à leur façon, quitte à se perdre.
L’un des apports les plus stimulants du livre (un échange épistolaire entre deux femmes, Julia et Delphine) est l’idée que la distinction contemporaine ne repose plus uniquement sur la richesse matérielle mais sur l’observation plus ou moins réussie d’injonctions morales. Il ne suffit plus d’avoir : il faut avoir bien. Il ne suffit plus de consommer : il faut consommer responsable. Il ne suffit plus de voyager : il faut voyager hors des sentiers battus…
Julia de Funès décrit une époque où le privilège se déguise en modestie, où la simplicité devient un luxe symbolique, où l’authenticité est mise en scène. Le chic moderne consiste à feindre l’absence d’effort : lire les bons auteurs sans en avoir l’air, préférer les objets imparfaits pour signaler une distance raffinée avec la vulgarité du neuf.
Le livre s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur la montée des débats binaires.
Lorsque les mots manquent, explique Julia de Funès, la violence prend le relais. Elle déplore par exemple le glissement de l’égalité vers l’égalitarisme, la confusion entre exigence et élitisme, et la disparition de la nuance dans les débats publics. Elle explique aussi les différences subtiles entre la vie et l’existence.
Comme dans ses ouvrages précédents, Julia de Funès s’attaque aux dérives de la bien-pensance, du politiquement correct, de la moralisation excessive.
Elle montre ainsi comment certaines vertus contemporaines se retournent contre elles-mêmes : l’universalisme devient communautarisme, l’aide se transforme en assistanat, l’égalité se mue en égalitarisme, le principe de précaution paralyse l’action.
Cette critique n’est pas un rejet de la morale, mais une défense du discernement et de la liberté de pensée face « à une espèce en pleine expansion : celle des bien-pensants ».
Dans un monde où la morale se confond avec le conformisme, où la simplicité devient un luxe, où la parole se fait impulsive, ce livre et ses propos tenus, avec clarté et enthousiasme au micro d’Idées, offrent une respiration intellectuelle.
Programmation musicale :
Ishmael - Abdullah Ibrahim Krotoa Crystal Clear - Abdullah Ibrahim Tsakwe - Abdullah Ibrahim Ping Pong - Édouard Ferlet.
«Mimer le peuple» : Patrick Belinga Ondua et Freddy Ndi analysent cette pratique politique
2026/07/12
À l’occasion des 9è rencontres des Études Africaines qui avaient lieu du 29 juin au 2 juillet 2026, au Campus Condorcet, à Aubervilliers, près de Paris, Pierre-Edouard Deldique a invité sur place, dans un nouveau numéro d’IDÉES, deux des chercheurs qui participaient à ces travaux. Il s’intéressent, eux à la façon dont les hommes politiques africains miment leurs peuples.
Chez Patrick Belinga Ondua comme chez Freddy Ndi, mimer le peuple désigne une technique de légitimation où le pouvoir emprunte les signes, les affects et les langages du « peuple » afin de consolider son autorité, tout en maintenant ce peuple à distance des mécanismes réels de décision. Tel est le paradoxe.
Mimer le peuple consiste, selon eux, à revêtir les signes de la proximité : gestes, vêtements, expressions, références culturelles, musiques, des populations. Patrick Belinga Ondua et Freddy Ndi analysent ce phénomène où la légitimité repose moins sur des institutions que sur des performances.
Au micro d’Idées, les deux auteurs inscrivent ce mimétisme dans une histoire longue : celle des régimes d’après l’indépendance. Dans de nombreux contextes africains, le peuple a été mobilisé en quelque sorte comme source de légitimité symbolique.
Le mimétisme permet alors de réparer symboliquement les violences du passé sans transformer les rapports de pouvoir. Il fabrique une continuité imaginaire entre les luttes anticoloniales et les régimes actuels, tout en évitant d’institutionnaliser une véritable participation populaire.
Belinga Ondua et Ndi montrent que le défi contemporain n’est pas de mieux imiter le peuple, mais d’en reconnaître vraiment l’existence. Il doit être présent dans les institutions, les décisions, la résolution des conflits, en un mot dans l’existence de la démocratie.
Musiques :
Le père de la police - DJ Choco Chimères - Ray Lema Ulagaresh - Ray Lema Quintet.
«L’écrasement de Gaza n’a pas été vu en face» selon Anne-Lorraine Bujon
2026/06/28
Comme chaque mois, le magazine Idées s’intéresse à la revue Esprit, partenaire de l’émission. En juin 2026, la publication de haut niveau consacre son dossier à la Palestine avec ce titre : « Un avenir à reconstruire ».
Anne-Lorraine Bujon, sa directrice, et Joël Hubrecht, spécialiste de justice pénale internationale sont les invités de Pierre-Edouard Deldique.
Le dossier d’Esprit refuse de s’en tenir au seul registre de la catastrophe : comment penser un avenir palestinien quand tout semble conspirer à l’effacement du futur ? « C’est cette sortie, difficile mais toujours possible que ce dossier voudrait éclairer, sans irénisme ni naïveté, comme une nécessité et une urgence, malgré la dégradation cauchemardesque de la situation ou, justement, à cause d’elle », lit-on dans l’introduction
Les contributions dressent un constat sévère : Gaza dévastée, la Cisjordanie fragmentée (article saisissant de Sharon Weill : « Cisjordanie : anatomie du système colonial »), l’Autorité palestinienne affaiblie, une jeunesse sans perspectives.
La destruction est matérielle, institutionnelle, mais aussi temporelle: la guerre empêche de se projeter, elle confisque l’avenir. On lira notamment l’article de Jihane Sfeir sur la volonté d’effacement de la mémoire palestinienne de la part de certains en Israël.
Esprit insiste sur un point central : reconstruire ne peut pas se réduire à rebâtir des infrastructures. Sans souveraineté minimale, continuité territoriale et cadre politique stable, l’aide internationale reste un pis-aller.
Les précédentes tentatives de reconstruction ont échoué précisément parce qu’elles ignoraient cette dimension politique.
Il en est question dans l’émission.
Le dossier met en lumière ce que l’actualité occulte : les initiatives culturelles, éducatives, sociales qui maintiennent vivante une capacité d’agir.
Les auteurs pointent l’impuissance — parfois la complaisance — de ce qu’il est convenu d’appeler « la communauté internationale ». L’aide humanitaire soulage mais ne transforme pas.
Une véritable reconstruction suppose un changement profond de politique : passer de la gestion du conflit à une stratégie de paix durable. Encore faut-il que les militaires cèdent le pas aux diplomates.
D’évidence, le dossier ne cède ni au désespoir ni à l’illusion. Il propose en somme une « éthique de la lucidité » : reconnaître l’impasse actuelle tout en refusant la résignation. Penser l’avenir palestinien, c’est articuler justice, sécurité et dignité — trois exigences trop souvent opposées.
Le numéro 534 de la revue Esprit propose ainsi un dossier qui réintroduit la possibilité du futur là où dominent la sidération et l’urgence.
Comme l’écrit Alaa Tartir : « la société palestinienne dispose d’atouts stratégiques et décisifs, susceptibles d’être transformés en capacité d’action politique, à condition qu’existent des institutions de gouvernance fonctionnelles, une vision claire, des mécanismes de participation et des dispositifs de responsabilité » car, une chose est sûre, la supposée Autorité palestinienne n’en est plus une aujourd’hui.
Programmation musicale :
Borders Behind - Adnan Joubran Nahawand - Sabil On the Endless Road - Yom More Than Once - Trio Joubran
Sur cette terre, un poème de Mahmoud Darwich Dit par Mahmoud Darwich/Musique : Trio Joubran
Traduction :
Sur cette terre (Mahmoud Darwich, 1986)
Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le soulèvement aux conquérants.
Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.
Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : Sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.
La philosophe Emma Carenini raconte le luxe
2026/06/21
Le luxe n’a jamais été aussi visible, tapageur. Il s’affiche sur les réseaux sociaux, s’expose dans les vitrines, il s’invite dans les séries et les clips. Mais derrière les paillettes, que raconte-t-il vraiment ?
Dans son livre intitulé Une autre histoire du luxe (Passés composés), Emma Carenini montre que le luxe n’est pas seulement un marché : c’est une façon de dire le pouvoir, le désir, l’identité.
« Le luxe est le moteur de l’histoire humaine », écrit-elle.
Elle en parle avec conviction au micro de Pierre-Édouard Deldique dans ce nouveau numéro du magazine Idées.
Emma Carenini n’est pas une spécialiste du luxe à proprement parler mais le sujet lui tient à cœur. Elle en a fait en quelque sorte la généalogie. Elle revient, par exemple, sur la querelle du luxe au XVIIIè siècle. Le luxe, chose nécessaire selon Voltaire. Le luxe, corrupteur selon Rousseau. Elle en donne quatre attributs, la perfection sensible, l’abolition des frictions (des matières), le lien avec l’artisanat et la rupture de l’espace-temps avec la surprise et le dépaysement qu’offre un bel objet.
« Cette agrégée de philosophie a notamment publié Soleil. Mythes, histoire, sociétés (Pommier, 2022). En abordant cette fois la notion multiforme de luxe, elle s’attache à la dégager d’une épaisse gangue de préjugés, d’erreurs et d’oublis », note Roger-Pol Droit dans « Le Monde ».
Ajoutons qu’elle dénonce aussi dans son ouvrage La vulgarité d’une richesse sans élégance.
Dans cette conversation dans Idées, il apparaît que le luxe est pour elle, davantage synonyme de beauté mais « écrit-elle, la beauté est devenue un sujet impossible ». Il n’empêche que ses quelque 200 pages prouvent qu’elle a relevé le défi.
Au cœur de ses chapitres, il est beaucoup question de l’ornement, de ce qui pourrait faire de l’espace public un lieu de beauté. Il en est beaucoup question dans l’émission. Elle va même plus loin en affirmant que « la République du luxe n’est ni une lubie des temps passés, ni un rêve impossible »…
Le livre d’Emma Carenini parle au fond de désir, de rêve, de distinction. L’idéalisme n’est pas loin. Ne souhaite-t-elle pas « l’égalité dans l’excellence et la beauté » ?
Programmation musicale :
Secret Jardin - Hugues Le Bars Le Rat De Ville Et Le Rat Des Champs (Instrumental) - Fred Pallem Et Le Sacre Du tympan Tout Suite (No. 1 for saxophone ensemble & drum in F major; 3. Mov.) - London saxophonic/Compositeur : Moondog.
La haine vue par Aurélie Julia de la Revue des deux mondes
2026/06/14
Cette semaine, Pierre-Édouard Deldique reçoit Aurélie Julia, la directrice de La Revue des Deux Mondes, qui dans son dernier numéro en date (mai-juin) nous propose une réflexion sur les « Mécaniques de la haine ». À l’heure où la violence verbale, les antagonismes identitaires, l’intolérance dominent les débats sur les réseaux dits sociaux notamment, la publication propose une exploration à la fois philosophique, politique, historique de la haine.
Dans son éditorial, et au cours de ce numéro d’Idées, Aurélie Julia fait un diagnostic sans détour : la haine est partout, donnant ainsi raison à Pascal qui disait que « tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre ».
Dans un monde saturé d’incertitudes, la haine offre une identité, une posture, parfois même une appartenance. La directrice de la revue n’est pas du genre à baisser les bras mais elle est réaliste aussi : « il faut beaucoup de lucidité et de courage pour bannir, en son for intérieur, cette habitude délétère d’affirmer le soi par la haine » écrit-elle.
Au fil des pages, les articles de ce numéro abordent la haine sous plusieurs aspects.
Catherine Van Offelen analyse Internet comme une « fabrique de la haine connectée ». Selon elle, l’utopie initiale d’un espace d’émancipation a laissé place à un environnement où l’anonymat, l’immédiateté et le mimétisme favorisent la radicalisation des affects. Le numérique n’invente pas la haine : il la déchaîne, la rend virale, la désinhibe.
Dans un article intitulé : « Une pulsion contemporaine ? » Astrid du Lau d’Allemans, psychanalyste, interroge la dimension anthropologique de la haine. Elle montre comment la peur, l’insécurité et l’humiliation nourrissent une pulsion ancienne.
Jean‑Dominique Merchet décrit, lui, la manière dont les États mobilisent la haine pour souder les identités, désigner des ennemis et légitimer la violence. La haine devient un outil stratégique, un levier de mobilisation collective.
Agrégée de le lettres, Delphine Jouenne montre comment la dégradation du langage — insultes, simplifications, slogans — prépare le terrain à la violence politique. Le langage n’est pas seulement un symptôme : il est un vecteur de haine.
On ne peut que la remercier, Aurélie Julia nous offre un florilège de citations de la philosophe Hannah Arendt. Comme celle-ci : « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal ».
La haine prospère lorsque la pensée se retire.
Jacques de Saint Victor analyse la manière dont les accusations de fascisme — parfois instrumentalisées — saturent le débat public.
Dans un article troublant, Philippe Delaroche, quant à lui, rappelle que « le nazisme a été tendance », soulignant combien la fascination collective peut précéder la catastrophe.
On lira également la contribution très actuelle, hélas, de David Reinharc, intitulée « La cible juive » consacrée à la résurgence de l’antisémitisme.
Programmation musicale :
Y'a d'la haine - Rita Mitsouko LangaJ RaLaviré - Jowee Omicil Direction Technopole - Baby Boom.
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