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L'art de raconter le monde

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This podcast has
24 episodes
Language
French
Publisher
RFI
Explicit
No
Date created
2025/04/11
Latest episode
2026/02/07
Average duration
20 min.
Release period
4 days

Description

Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Antonin Duley. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

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Rémi David, le monde de demain au fil de l’eau
2026/02/07
Le deuxième roman de Rémi David, Prélude à la goutte d’eau, thriller haletant entre l’Afrique, l’Europe et l’Australie, anticipe et met en garde contre le risque accru de marchandisation de l’eau avec le réchauffement climatique. Imaginez la scène : un énorme iceberg de 7 millions de tonnes tracté sous une cloche protectrice de l’Arctique jusqu’au Maroc ! C’est l’idée que le romancier Rémi David a fait germer dans la tête d’un de ses personnages, patron d’une non moins géante entreprise baptisée Dolco. Ce milliardaire médiatique aussi mégalo que peu scrupuleux a compris comment transformer la pénurie d’eau et la chaleur torride en Afrique -exacerbées encore par le réchauffement climatique- en une redoutable et immorale machine à cash. Rassurez-vous : il ne s’agit pas de la réalité, mais d’une fiction qui se déroule en 2050 -autant dire demain-, dans un monde qui n’est pourtant pas si éloigné de celui d’aujourd’hui. Mais Prélude à la goutte d’eau -titre inspiré d’une œuvre de Chopin- est une dystopie qui fait d’autant plus froid dans le dos que Dolco, qui a aussi réussi à faire pleuvoir en Côte d’Ivoire, a bien d’autres tours dans son sac pour exploiter sans vergogne le dénuement des populations confrontées à la sécheresse. Tout en s’attaquant également à un autre phénomène accentué par le réchauffement du climat : les migrations. Juriste guinéenne Les projets machiavéliques d’Erik Dolomont, le patron de Delco, se dérouleraient à merveille s’il n’avait pas, tapie dans l’ombre, une ennemie irréductible : Samira Diakité, une jeune juriste exilée au Maroc puis à Paris après l’assassinat de ses parents en Guinée. Mue par une haine qui vient de loin -et dont on découvrira les raisons au fil du livre- elle ne reculera devant rien pour contrecarrer les projets de Dolomont et le discréditer aux yeux du monde. Thriller écologique Ce thriller écologique particulièrement bien ficelé, plein de suspense et de rebondissements, nous entraîne du Maroc en Guinée, de l’Australie à la Suède en passant par Paris et le Cotentin. Un vrai plaisir de lecture qui n’en pose pas moins des questions fondamentales sur notre rapport pratique et éthique à la planète et au capitalisme, sur les transformations du paysage, de l’agriculture et de notre mode de vie générés par l’augmentation des températures, et sur l’impact politique et humain de ce bouleversement, quels que soient notre continent et notre niveau de vie. Mais c’est évidemment la question de l’eau qui coule d’un bout à l’autre du roman, qui fourmille de détails sur le statut juridique de la glace à l’échelon international. L’idée lui est venue en visionnant le documentaire « Main basse sur l’eau », de Jérôme Fritel, qui dévoile les arcanes de la spéculation sur une ressource en passe de devenir une ressource plus précieuse -et donc plus lucrative- que le pétrole. Prélude à la goutte d’eau, Rémi David (Gallimard).
«Le procès d’une vie» au théâtre, comment le droit à l’avortement a pris corps
2026/02/01
Au Théâtre du Splendid, la pièce de Barbara Lamballais et Karina Testa raconte le procès de Bobigny et le combat des femmes pour le droit à l’avortement et à disposer de leur corps. Le 8 mars 2024, la France inscrivait le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans sa Constitution. L’occasion de graver dans le marbre une liberté chèrement acquise, mais aussi de se rendre compte du chemin parcouru depuis la loi Veil de 1975. Le procès de Bobigny -comme on a coutume de l’appeler- s’est tenu en octobre et novembre 1972, et constitue une étape importante de ce processus, tout comme le « Manifeste des 343 », pétition publiée un an auparavant dans l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur. 343 femmes déclarant avoir avorté, et réclamant « l’avortement libre ». Parmi les signataires, des personnalités comme la philosophe et écrivaine Simone de Beauvoir, ou l’avocate Gisèle Halimi. Les deux femmes seront en première ligne pour défendre la jeune Marie-Claire Chevalier, 16 ans, enceinte après avoir été violée par un garçon de 18 ans, et traînée en justice pour avoir eu recours à une faiseuse d’anges. C’est autour de ce procès que Barbara Lamballais et Karina Testa ont bâti cette pièce, une fiction historique librement inspirée de la vie de Gisèle Halimi et des minutes du procès. Sororité Nourries par une solide documentation, les deux autrices ont choisi de mettre en valeur la sororité de ces combattantes du droit des femmes à disposer de leur corps : Marie-Claire Chevalier (Maud Forget, fragile et forte en même temps), sa mère Michèle (Céline Toutain, aimante, responsable et combative), la faiseuse d’anges Micheline Bambuck (Karina Testa, sincère et démunie), et les deux « complices » Renée Sausset (Déborah Grall), ancienne enfant abandonnée qui refuse que l’enfant de Marie-Claire subisse le même sort, et Lucette Dubouchaix (Jeanne Arènes), fervente catholique qui tente de conjuguer les valeurs de sa foi et son empathie profondément humaine. Dans la pièce -entorse assumée à la réalité historique-, toutes ces femmes sont défendues par une seule avocate : maître Gisèle Halimi (Clotilde Daniaud), qui entend faire du procès un procès politique, afin de faire changer la loi. Une rythmique impeccablement huilée Parmi les comédiennes, Maud Forget et Clotilde Daniaud sont les seules à jouer un seul rôle ; toutes les autres endossent avec un entrain réjouissant les costumes de plusieurs personnages. Il en est de même pour Julien Urrutia, qui incarne tous les rôles masculins de ce spectacle à la rythmique impeccablement huilée, et qui suscite l’adhésion enthousiaste d’un public que la mise en scène de Barbara Lamballais enrôle dès le prologue. Le procès d’une vie, au Théâtre du Splendid (Paris).
Marcello Quintanilha, le Brésil à foot et à sang
2026/01/31
À travers l’histoire d’une famille, Marcello Quintanilha raconte l’empreinte des inégalités sociales, de la violence et du football dans le Brésil des années 50, 60 et 70. Un « polar néo-réaliste ». C’est ainsi que Marcello Quintanilha présente Eldorado. Du polar, l’album en a l’intrigue - une enquête sur le meurtre d’un petit truand-, les personnages -une bande de voyous de bas-étage et un commissaire aux méthodes contestables- et l’atmosphère interlope des nuits brésiliennes et des bars louches. Quant au néo-réalisme, il s’inscrit à la fois dans le style graphique adopté par le dessinateur et dans l’ancrage du récit dans l’histoire sociale et politique du Brésil, des années 50 aux années 70 : celle de la classe ouvrière marquée par les inégalités et la violence du quotidienne, et qui voit dans le football un art de vivre et un espoir d’ascension sociale. Le football, espoir d’ascension sociale Hélcio, le personnage principal, en est un exemple. Particulièrement doué, il parviendra à devenir footballeur professionnel au sein du Canto do Rio, l’équipe de Niterói (État de Rio de Janeiro), mais le succès l’éloignera de sa famille. Son grand frère Luiz Alberto prendra lui un tout autre chemin en se rapprochant d’une bande de petits truands locaux. Mais les deux délaisseront le reste de leur famille et notamment leur père Alicio, aimant mais aussi sanguin et possessif. Le coup d’État de 1964 fait brutalement irruption dans le récit. Avec l’installation de la dictature militaire, l’atmosphère se tend un peu plus, et les méthodes de l’enquêteur, le commissaire Andorinha, deviennent de plus en plus inhumaines. Clefs historiques et playlist Avant d’entrer de plain-pied dans le récit, un prologue de neuf pages en noir et blanc donne aux lecteurs non familiers de l’histoire brésilienne d’importantes clefs historiques pour mieux appréhender le récit. En tournant les pages de l’album, il faut aussi prendre le temps d’observer les décors qui portent en eux l’histoire de la colonisation et reflètent les enjeux de l’économie urbaine. On peut aussi lire en écoutant les nombreux titres de musique populaire qui accompagnent les péripéties, exprimant ainsi une autre facette du sentiment d’être brésilien. L’album présente d’ailleurs un QR Code qui permet d’accéder à la playlist qui a accompagné le travail de l’auteur. En partie autobiographique -le père de Marcello Quintanilha a été footballeur professionnel-, Eldorado peut aussi être lu comme une préquelle d’un album précédent, Les Lumières de  Niterói. Parmi les œuvres de l’auteur, Ecoute, jolie Márcia (Ça et là) a reçu le Fauve d’or du Festival d’Angoulême en 2022. Eldorado, Marcello Quintanilha (Le Lombard).
Terreur Graphique raconte l’addiction en BD, l’alcool l’a brûlé
2026/01/25
Dans un album drôle et émouvant à la fois, le dessinateur et scénariste raconte son addiction à l’alcool et comment il en est sorti. Un album qui sort en plein Dry January. Sur Instagram où il partage ses dessins depuis longtemps, Terreur Graphique se présente avec son humour coutumier comme « chien de la case »… de bande dessinée, cela va de soi. C’est sous les traits de ce chien qu’il se représente lui-même sur la toile et dans cet album, né justement sur ce réseau social. Comme le titre l’indique, L’addiction s’il vous plaît est un récit à la fois implacable et humoristique, drôle et émouvant en même temps, d’autant plus qu’il est basé sur une histoire vraie, à la fois familiale et intime : la sienne. On reconnaît son intarissable talent pour les calembours et l’humour noir, sa cinéphilie, son amour pour le rock et les fulgurances graphiques du dessinateur de presse. On en apprend aussi beaucoup sur sa famille, et notamment sur son père, alcoolique notoire. De là à dire que l’alcoolisme est un atavisme familial, il y a un pas que l’auteur se garde bien de franchir. Impossible d’attribuer les raisons du vice à une seule cause : à l’héritage familial, on pourrait ajouter un TDAH -tardivement diagnostiqué-, des blessures enfouies profondément en lui, l’influence de la pop culture ou tout simplement l’envie de socialisation festive avec ses potes, dont certains travaillent dans le vin… Tout cela, et bien d’autres choses ont contribué à la descente aux enfers et à la rechute qui l’attendait au coin du bois (avec un s). Bashung revisité L’album est sous-titré « Confessions d’un alcoolique qui se soigne ». Il commence dans le cabinet d’un psychiatre addictologue au CSAPA (Centre de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie), situé -cela ne s’invente pas- en face d’un magasin de vins et spiritueux ! Autant dire qu’il ne faut pas se tromper de chemin. Or, résister à la tentation de replonger : tout l’enjeu est là. Dans l’album, Terreur Graphique cite Bashung : « j’ai dans les bottes des montagnes de questions où subsiste encore ton écho ». Nombreuses sont les références à la chanson dans ce récit truffé de références musicales, graphiques et cinématographiques. Des clins d’œil à la culture pop qui permettent aussi de se rendre compte à quel point l’alcool est ancré dans l’histoire, la tradition et la vie quotidienne. Tour de France de la bibine Y compris d’ailleurs dans le sport de haut niveau : passionné de vélo, Terreur Graphique que « les vertus antalgiques de l’alcool étaient très appréciées sur le tour » de France 1935 : cette année-là, en pleine canicule, le peloton fit une pause sur le parcours de la 17è étape (Pau-Bordeaux) pour se désaltérer avec quelques bières distribuées par les spectateurs. Jusque dans les années 60, l’alcool n’était pas interdit, et certains coureurs ne s’en privaient guère… L’addiction, s’il vous plaît ! Terreur Graphique (Casterman).
«L’assassin du genre humain» de Tobie Nathan, la France antisémite et les crimes du docteur Petiot
2026/01/24
À travers l’affaire Petiot, le romancier et neuropsychiatre Tobie Nathan raconte les profiteurs et la barbarie antisémite dans la France de l’Occupation. Le procès Petiot, en 1946, est -comme le rappelle Tobie Nathan- le premier procès de la Shoah en France. Se présentant comme membre d’un réseau de résistance et prétendant faciliter l’évasion de familles juives, Marcel Petiot est accusé de vingt-sept assassinats. Mais tout laisse à penser que le nombre de ses victimes est plus élevé encore. Le médecin les dévalisait, les droguait et les faisait disparaître dans le calorifère du 21 rue Le Sueur (16è arrondissement de Paris). Reconnu coupable, il fut condamné à mort et guillotiné le 25 mai 1946. Dans ce livre nourri par les archives, par la plume alerte et souvent ironique du grand conteur qu’il est, et par le regard acéré du psychiatre, Tobie Nathan fait aussi le procès d’une époque : celle du Paris de l’occupation, où les délateurs et les profiteurs côtoyaient la pègre et les bas-fonds, dans une atmosphère poisseuse nourrie par l’appât du gain et l’antisémitisme le plus crasse. Parmi les personnages, la plus romanesque est sans doute Eryane Kahan, demi-mondaine juive aux origines roumaines, qui fit office de principale rabatteuse de Petiot. Un personnage complexe et sans scrupules qui se présenta un temps comme une résistante traquée par le contre-espionnage allemand, mais qui navigua longtemps en eaux troubles, usant de ses charmes pour étancher sa soif d’argent comme pour assurer sa propre protection. Le roman met en miroir cette France peu glorieuse et l’époque contemporaine, à travers le personnage de Jade, brillante étudiante parisienne en criminologie, qui prépare une thèse de doctorat sous la direction du professeur Nagral, personnage ambigu dont le comportement équivoque suscite bien des interrogations. Et pour corser un peu plus l’intrigue et renforcer ses doutes au sujet de l’universitaire, l’auteur l’a affublée d’un don qui lui permet d’avoir des visions du passé comme du futur. D’un chapitre à l’autre, on croise ainsi Louis-Ferdinand Céline, mais aussi Jeanne d’Arc et Gilles de Rais. Et on traverse aussi Chéu, un village bourguignon du département de l’Yonne dont la tradition rattachée à la sorcellerie et au Malin cessa brusquement en 1829, lorsqu’il fut entièrement détruit par un incendie. Au-delà du récit historique, le livre témoigne aussi d’une inquiétude contemporaine abondée par l’antisémitisme d’aujourd’hui : la crainte d’un nouveau pogrom. L’assassin du genre humain, Tobie Nathan (Stock).
«La danseuse aux dents noires», ballet d’espions dans le Cambodge colonial
2026/01/18
Avec Eric Stalner au dessin et à la couleur, les cousins Olivier et Jean-Laurent Truc racontent une épopée romanesque et géopolitique inspirée par les mémoires de leur arrière-grand-père, ophtalmologue de renom, dans le Cambodge colonial du début du XXè siècle. (Rediffusion) Cet album est d’abord une histoire de famille, que deux cousins, journalistes et scénaristes de bande dessinée, Jean-Laurent et Olivier Truc, ont un peu romancé. Au centre de l’intrigue, leur arrière-grand-père Hermentaire Truc, ophtalmologue de renom et ponte de la faculté de médecine de Montpellier. Depuis cinq générations, de petits exemplaires dactylographiés de ses mémoires circulent dans le cercle familial. Y figurent un improbable voyage au Cambodge, avec une mission confiée par les plus hautes autorités françaises : opérer de la cataracte le roi Sisowath, qui menace d’abdiquer s’il venait à perdre la vue. Pour Paris, une telle décision déstabiliserait non seulement le pouvoir royal, mais mettrait également en péril l’administration coloniale et le protectorat français sur le Cambodge. Rien de moins. Conscient de l’importance de la mission, le professeur Truc et son assistant embarquent donc pour Saïgon, avant de gagner Phnom Penh en remontant le Mékong. L’occasion pour le dessinateur Eric Stalner de peindre d’époustouflants paysages. L’album n’en manque pas : les héros feront aussi un éblouissant détour par le temple d’Angkor Vat, et seront évidemment reçus dans les ors du palais royal. Cette scène est d’ailleurs centrale dans le récit. C’est là que Truc et les lecteurs font la connaissance de Simala, la danseuse aux dents noires, qui donne son titre à l’album. Simala est la danseuse étoile du prestigieux Ballet royal du Cambodge, qui a ébloui la France entière six ans plus tôt, lors d’une tournée montée à l’occasion de l’exposition coloniale de Marseille. Sa virtuosité fascine le médecin, qui va apprendre à la connaître au fil de nombreuses péripéties. C’est que Phnom Penh est à ce moment-là un véritable nid d’espions, qui tablent sur la faiblesse du pouvoir royal pour pousser leurs pions. Les auteurs mettent notamment en scène un conseiller militaire allemand nommé Scholtz, un personnage inventé mais crédible au regard des ambitions coloniales de Berlin à cette époque, l’Allemagne étant qui plus est proche du Siam voisin. Les Britanniques ne sont pas loin. Le Deuxième bureau, le service de contre-espionnage de la IIIe République non plus, à travers une mystérieuse et élégante femme en blanc qui se glisse dans les coulisses. Sans oublier le prince rebelle Yukanthor, ni l’influence des bonzes, au centre des jeux de la cour. C’est ainsi, au milieu des effluves d’opium, que se développe un palpitant récit d’aventure. La danseuse aux dents noires, Eric Stalner, Jean-Laurent et Olivier Truc (Dupuis/Aire Libre).  
«Spiritueux», l’alcool et la fête en verres grossissants de nos vies
2026/01/17
En tournée en France, le spectacle de Laurent Cazanave reconstitue une nuit d’ivresse pour mettre en lumière la place de l’alcool dans la société. On ne se rend pas toujours compte à quel point l’alcool raconte la société, en tout cas dans les pays occidentaux. Fêter un anniversaire, célébrer une victoire ou une défaite, se rassembler autour d’un pot de départ, marquer une date fondatrice ou respecter une tradition, se retrouver pour discuter entre amis, trinquer à la santé de quelqu’un, noyer un chagrin ou tenter d’oublier… Nombre de petits et de grands événements de notre existence se déroulent autour d’un ou de plusieurs verres. L’alcool pour décompresser, désinhiber, briser les frontières, donner confiance, ou simplement se faire plaisir : toutes ces vertus supposées sont communément admises, notamment par ceux qui incitent leurs proches à « profiter de la vie ». Le temps d’un solo à la fois théâtral et chorégraphié (avec Audrey Bertrand pour la mise en scène et Caroline Jaubert pour la chorégraphie), Laurent Cazanave décortique le rapport festif à l’alcool, parfois joyeux, mais aussi parfois à la source d’amères déconvenues, d’accidents malheureux ou de gestes inconsidérés, lorsque l’excès est au rendez-vous. Si le spectacle est en partie inspiré de sa vie, il n’est pas pour autant autobiographique. Pour bâtir son récit qu’il espère universel, Laurent Cazanave a rencontré des petits et des grands buveurs, des abstinents et des repentis, mais aussi des addictologues ou des publicitaires. Seul en scène, Laurent Cazanave utilise la force des mots, parfois hésitants voire en apnée, parfois libérés à flot continu, mais aussi un jeu physique dans lequel le corps est à l’image de l’esprit : sur un fil, déséquilibré, souvent perdu au bord de l’abîme après avoir tutoyé l’ivresse des sommets. Il parvient aussi à tisser un lien singulier à la fois complice et distant avec les spectateurs qu’il accueille à leur arrivée. La playlist du spectacle, plutôt 80-90, laisse aussi une place importante à Jacques Brel, pas seulement avec Amsterdam, mais aussi avec un titre moins connu, L’ivrogne. Spiritueux, écrit, mise en scène (avec Audrey Bertrand) et joué par Laurent Cazanave, chorégraphie de Caroline Jaubert, au SEL à Sèvres (Hauts-de-Seine) les 22, 23 et 24 janvier ; les 5 et 6 février au Théâtre des Croisements à Perpignan (Pyrénées-Orientales) ; le 12 mars au Théâtre de la Grange à Brive-la-Gaillarde (Corrèze) ; en tournée varoise par la Scène Nationale de Châteauvallon du 23 au 27 mars ; du 5 au 7 mai 2026 au Centre Dramatique National de Béthune (Pas-de-Calais).
« Brûler grand » de Juliette Oury, au bout du boulot
2026/01/11
Dans son deuxième roman, Brûler grand, aux éditions de L'Observatoire, Juliette Oury décortique notre rapport au travail avec une galerie de personnages touchés par le burn-out.   Le burn-out, en français « syndrome d’épuisement professionnel », est un trouble psychique lié à une exposition prolongée au stress. Fatigue émotionnelle intense, perte de motivation, diminution du sentiment d’accomplissement au travail, ce syndrome touche des salariés de tous les secteurs et peut entraîner des répercussions graves sur la santé. Il est désormais reconnu par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme un phénomène professionnel. La narratrice du nouveau roman de Juliette Oury est substitute de la Procureure de Montbéliard (Doubs). Très consciencieuse, Émilie a une haute idée de sa mission de service public. Elle croit en la Justice (avec un J majuscule), et sa conscience professionnelle s’accompagne d’un stress encore renforcé, et même de crises d’angoisse, par exemple lorsqu’elle est de permanence de nuit ou de week-end. Avec, de temps en temps des manifestations physiques : maux de ventre, crises de larmes, et même perte de connaissance à la fin du premier chapitre du livre. Jusqu’à ce qu’il lui soit totalement impossible d’envoyer un simple courriel : blocage total ! D’abord dans le déni, Émilie finit par se convaincre d’aller consulter, et même d’entrer dans un centre spécialisé pour une semaine de prise en charge, en compagnie d’autres victimes de burn-out. La plupart de celles-ci exercent ou exerçaient des professions liées au soin ou à l’aide à la personne. Ce qui n’est pas le hasard : les statistiques révèlent en effet que les métiers de la santé, de l’éducation ou du travail social enregistrent en France un grand nombre de situations d’épuisement, notamment en raison du poids émotionnel des responsabilités exercées. L’Hexagone affiche des chiffres alarmants. Selon les différentes études disponibles, entre 300 000 et 500 000 Français seraient concernés. Difficile cependant d’évaluer plus précisément l’ampleur du problème : le burn-out n’est pas reconnu comme une maladie professionnelle mais comme une ALD (affection longue durée). Selon une étude intitulée « L’économie du burn-out », le nombre croissant de cas touche surtout les classes les plus défavorisées. Olivier De Schutter, rapporteur spécial sur les droits de l’Homme et l’extrême-pauvreté, montre du doigt la précarité, mais aussi des « sociétés obsédées par la croissance, qui se caractérisent par un climat de compétition et de course à la performance, entraînant un sentiment d’anxiété liée au statut et poussant à la dépression les travailleurs et travailleuses qui ne parviennent pas à répondre aux attentes irréalistes de ce que signifie vivre une vie productive ».
Aux Archives nationales, toute la vérité sur le faux
2026/01/10
Dans l’écrin de l’hôtel de Soubise, les Archives nationales racontent l’histoire des « Faux et faussaires ». Une exposition passionnante qui nous incite à exercer notre esprit critique. (Rediffusion) Il y a un petit côté « cabinet de curiosités » dans cette exposition. C’est que le parcours regorge non seulement de documents anciens, mais aussi d’objets hétéroclites : autant de portes d’entrée dans la savoureuse histoire des faussaires, des experts et des dupés, en se concentrant sur la France, du Moyen Âge à nos jours. La figure du faussaire en ressort plus complexe qu’il n’y paraît. S’il est le plus souvent un escroc peu scrupuleux et donc peu sympathique, sa ruse et son habileté technique peuvent parfois forcer l’admiration. A fortiori lorsque celui-ci n’agit pas -comme dans la plupart des cas- pour l’appât du gain, mais pour sauver des vies, à l’instar de Michel Bernstein, qu’une photo nous montre à l’ouvrage, assis face à son armoire de fabrication de faux tampons pour l’organisation de résistance «Défense de la France». Face à l’ingéniosité des faussaires, les experts ont mis au point des méthodes de plus en plus sophistiquées pour truquer la contrefaçon. Mais certains et non des moindres, se sont parfois laissé prendre : ce fut le cas d’Alphonse Bertillon, considéré comme l’inventeur de l’anthropométrie judiciaire -et donc de la police scientifique- à propos du fameux bordereau incriminant Dreyfus ; ou des conservateurs de prestigieux musées : en témoigne la tiare du roi Saïtapharnès achetée à prix d’or par le musée du Louvre en 1896 : censée dater du IIIè avant notre ère, il fut prouvé en 1903 qu’elle avait été confectionnée à la fin du… XIXè siècle ! Il arrive donc que l’expert endosse donc le troisième rôle mis en valeur dans le parcours de l’exposition : le dupé. Mais là aussi, la surprise est au rendez-vous : comment imaginer aujourd’hui qu’un esprit scientifique aussi aigu que le grand mathématicien Michel Chasles se fasse berner par un faux aussi grossier que ce billet en français prétendument écrit par Vercingétorix ? Un esprit aussi éclairé ne savait-il pas que le chef gaulois ne parlait pas français, et qu’en plus à cette époque, le papier n’était pas un support de l’écrit ? Mais les enjeux liés à la contrefaçon ne sont pas seulement historiques : ils sont aussi profondément contemporains, à l’heure de la vidéo, de la photo numérique, des logiciels de géolocalisation et de l’intelligence artificielle. Quatre installations d’artistes d’aujourd’hui nous invitent à faire preuve de davantage d’esprit critique pour débusquer les manipulations en tous genres. En outre, les samedis et dimanches, un atelier T.R.I. (Toucher, Regarder, Incliner) propose au visiteur d’apprendre à vérifier l’authenticité de leurs propres billets en euros. On n’est jamais trop prudent. Faux et faussaires, du Moyen Âge à nos jours, jusqu’au 2 février 2026 aux Archives Nationales.
En Gambie, des pêcheurs dans une mauvaise passe
2026/01/04
L’album de bande dessinée Les poissons, eux, ne pleurent pas… de Laurent Galondon & Jean-Denis Pendanx (Éditions Daniel Maghen) raconte, à travers le destin d’une famille, les dégâts écologiques et économiques infligés à une communauté de pêcheurs par une usine chinoise implantée à Gunjur (Gambie). (Rediffusion) Rares sont les albums de bande dessinée qui partagent aux lecteurs la réalité de la vie quotidienne en Gambie. Le plus petit pays d’Afrique continentale, quasiment enclavé dans le Sénégal, à l’exception de son littoral atlantique, de 80 km est pourtant au cœur de ce récit graphique inspiré de faits, de lieux et de situation réels. L’histoire est née d’un séjour en immersion des deux auteurs, le scénariste Laurent Galandon et le dessinateur Jean-Denis Pendanx à l’Alliance française de Banjul, et nous emmène à Gunjur, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale gambienne. C’est là qu’en 2016 la société chinoise Golden Lead (rebaptisée Silver Lead dans l’album) a implanté une usine de fabrication de farine de poisson. Une arrivée qui a fait augmenter le coût du poisson pour les locaux, et entrainé une raréfaction de la ressource halieutique, les petits pêcheurs locaux étant de plus en plus concurrencés par les gros navires de pêche, mais aussi en raison des déchets toxiques qui se retrouvent dans l’eau. Sans parler des mauvaises odeurs et de la qualité de l’air. Tous ces effets néfastes nourrissent les péripéties de cet album savoureusement intitulé Les poissons, eux, ne pleurent pas…, un titre qui fait référence à un slogan entendu lors d’une manifestation de riverains de l’usine. Les deux auteurs mettent en scène le destin d’une famille criblée de dettes et directement impactée : le père Bakary est pêcheur sur sa pirogue ; la mère Maryam cultive des légumes dans un jardin partagé que la compagnie propriétaire de l’usine projette de racheter ; leur fille Hadja a de plus en plus de difficultés à respirer en raison des rejets de l’usine ; quant au jeune Ismaïla, si sa passion pour le football et son envie de devenir journaliste sportif l’ont toujours accompagné, il va devoir monter en première ligne pour lutter contre la pollution et l’injustice qui menacent sa famille. Parmi les autres personnages, il y a aussi la jeune Adama qui milite au sein d’une organisation écologiste qui organise des ramassages de déchets sur la plage, et deux hommes plus ambigus : l’oncle Ousman et Biram, un étrange bonhomme à l’allure un peu louche. À la fin de l’album, un cahier graphique propose aux lecteurs une série de croquis réalisés à Gunjur par Jean-Denis Pendanx, et des photos prises sur place par Laurent Galandon. Les poissons, eux, ne pleurent pas…, Laurent Galandon & Jean-Denis Pendanx (Éditions Daniel Maghen).
Pedro Cesarino, l’Amazonie entre rêves et cauchemars
2026/01/03
Nourri par ses travaux d’anthropologue, le deuxième roman de Pedro Cesarino raconte la beauté et la violence de l’Amazonie brésilienne d’aujourd’hui, tiraillée entre la modernité et la survivance des pratiques indigènes ancestrales. (Rediffusion) La couverture du livre montre un jeune garçon écarter les feuilles d’un arbre pour regarder l’horizon. L’image correspond parfaitement à une scène du nouveau roman de Pedro Cesarino. On imagine sans peine l’un des personnages observer ainsi, avec une envie teintée d’inquiétude, les gens de la ville, qui mènent une vie qu’il juge fascinante, celle de la société de consommation avec ses plaisirs et ses excès. D’un bout à l’autre du récit, on sent le racisme des Blancs vis-à-vis des Indiens, et on a l’impression de deux communautés qui vivent côte à côte, mais sans jamais réellement se comprendre, même si une prétendue « mission civilisatrice » a eu pour corollaire des coups d’alphabétisation, mais aussi bien des abus. Ce jeune garçon attiré par le mirage de la ville, c’est le fils de Maya, la marchande de poisson salé du village où l’auteur a choisi de placer une partie de son récit. Au fil de l’histoire, on découvre d’ailleurs plusieurs éléments du mode de vie de ce petit coin perdu dans la jungle amazonienne comme la maloca, cette grande maison communautaire qui se trouve au centre du village, ou les carbets, ces abris de bois typiques des cultures amérindiennes. À la fin du roman, un petit glossaire permet au lecteur de défricher les mots qui n’ont pas été traduits, comme le mot « paje », qui désigne un chaman amazonien. C’est justement sur le chaman que Maya compte pour retrouver la trace de son fils. Cette « écouteuse », « trouveuse » ou « regardeuse » s’appelle Noma. Hermaphrodite, ses pouvoirs sont immenses depuis que les « soins de maturation » lui ont été prodigués, afin de la placer sous la protection de la Lune vermeille. Pedro Cesarino, qui est aussi anthropologue et professeur à l’Université de Sao Paulo, place sa plume dans la tête, dans le cœur et dans le corps des indigènes, pour nous en faire découvrir les rituels et les pratiques ancestrales, à travers lesquelles la distinction entre la vie et la mort et entre le rêve et la réalité est parfois poreuse. Même s’il faut distinguer « le monde d’en haut » et « le monde d’en bas ». Noma sait établir le contact entre ces deux mondes. Noma est une figure protectrice, contrairement à bien d’autres personnages du récit. On y croise notamment les orpailleurs, pas toujours honnêtes ; les « hommes à la tronçonneuse », c’est-à-dire les forestiers qui allument des incendies et attisent la déforestation, qui travaillent à la scierie ou qui conduisent les camions géants qui transportent les grumes ; et même les trafiquants de cocaïne. ► Les vautours n’oublient pas, Pedro Cesarino (Rivages).
Le trait de Mansoureh Kamari donne corps à la liberté
2025/12/28
Dans son premier album de bande dessinée, Mansoureh Kamari raconte la chape de plomb que le régime iranien fait peser sur les femmes depuis leur plus tendre enfance. Et comment elle a pu en sortir grâce à son art. Beau et terrible à la fois. (Rediffusion)   L’infinie délicatesse du trait, et l’horreur du récit. C’est cet étrange alliage qui forge le premier album de bande dessinée de Mansoureh Kamari. Arrivée en France à 2011, cette passionnée de cinéma d’animation -par ailleurs diplômée en Iran de dessin industriel- a étudié à la prestigieuse école des Gobelins à Paris. Depuis 2015, elle travaille, en France et à l’étranger, comme dessinatrice de personnages pour les studios d’animation. Ces lignes qui tracent mon corps, récit intime d’une enfant qui devient adolescente puis femme, fait apparaître avec acuité l’infinie violence que le joug masculin inflige quotidiennement aux Iraniennes, parce que ce sont des femmes. L’autrice rappelle qu’en Iran, selon la loi islamique, le père de famille est propriétaire du sang de ses enfants, et ne peut être pénalement poursuivi s’il s’en prend à sa progéniture. Le patriarcat exerce ainsi impunément sa férule, non seulement dans l’espace public, mais également dans la sphère privée : dans la bande dessinée, la figure du père du personnage principal, marque de sa violence bestiale de nombreuses planches de l’album. Les interdictions sont légion : il ne faut ni rire, ni chanter, ni danser en public. On ne peut pas non plus s’habiller de manière décontractée et arpenter les rues librement. En revanche, on peut être mariée dès l’âge de 9 ans et exécutée à 15 ans après avoir été violée, en témoigne « un récit dans le récit ». L’autrice raconte en effet des agressions sexistes et sexuelles répétées, dans la rue, dans un taxi ou chez le médecin. De quoi instiller au quotidien un atroce sentiment de peur et d’impuissance à s’inventer un avenir moins sombre. À moins, comme l’a fait Mansoureh Kamari, de choisir l’exil, et de commencer une nouvelle vie loin de cette oppression permanente. Au dos de l’album, elle écrit ces mots : « après mon départ d’Iran, je ne pensais qu’à aller de l’avant et oublier la terreur permanente dans laquelle j’avais vécu. Même si les peurs du passé sont tenaces et révèlent des blessures profondes, je continue de dessiner et d’avancer ». Le récit, écrit à la première personne, fait un va-et-vient entre le présent de la narratrice -à la fois artiste et modèle vivant et nu dans une école d’art parisienne- et son enfance et son adolescence à Téhéran. Comment cette jeune femme -qui a appris à cacher son corps jusqu’à en éprouver un malaise confinant à une sorte de honte- a-t-elle réussi à dépasser ses traumatismes pour exposer ainsi ses formes aux fusains de ces jeunes artistes ? Là est peut-être le miracle de la fibre artistique qui insuffle une nouvelle vie à l’héroïne. Ces lignes qui tracent mon corps, Mansoureh Kamari (Casterman).
Avec Shirin Rashidian, l’Iran des mollahs se dévoile
2025/12/27
L’héroïne parisienne du premier roman de Shirin Rashidian Les petites révolutions d’une Française à Téhéran (Flammarion), remonte les traces de sa famille et découvre la complexité de la société iranienne. (Rediffusion) Lila est une vraie Parisienne qui aime faire la fête et qui croque la vie à pleines dents. Mais lorsque, en 2022, elle apprend coup sur coup qu’elle est enceinte et que son père -qu’elle n’a jamais connu- était iranien, elle saute dans un avion pour remonter ses traces, sans rien dire à sa mère Parissa, Iranienne elle aussi, exilée à Paris depuis 1981. À Téhéran, Lila fait enfin la connaissance de Reza, son grand-père maternel, aujourd’hui patron de restaurant, mais anciennement général dans l’armée royale, sous le régime du Shah. Le vieil homme l’accueille à bras ouverts. Petit à petit, ses souvenirs remontent. La révolution des mollahs de 1979 l’a conduit en prison, où il a failli périr. Réza raconte aussi à sa petite fille les raisons et les circonstances du départ de Parissa pour la France, où elle a refait sa vie en mettant sous le boisseau son passé iranien. Lila comprend alors pourquoi sa mère ne lui a pas transmis la culture persane, à commencer par le farsi. Ce premier séjour iranien est riche de découvertes pour Lila. Elle apprend à connaître la culture et le fonctionnement d’un pays plein de contrastes et pétri de contradictions, où les apparences sont souvent trompeuses, car la dissimulation peut être une affaire de survie quand on doit déjouer la surveillance sourcilleuse de la police des mœurs. Chaperonnée par Neda, la voisine de palier de son père, elle va aussi pénétrer -à ses risques et périls- le Téhéran underground et se rendre compte que derrière les portes des soirées festives et libérées permettent à la jeunesse de Téhéran d’ôter un instant la chape de plomb imposée par le régime chiite. Quand elle ne se rebelle pas dans des rassemblements ou des manifestations souvent étouffés dans l’œuf. Lila, éternelle séductrice, va aussi céder à son attirance naturelle pour les hommes en tombant sous le charme d’Ali, un beau ténébreux aux yeux de miel. Empreint de légèreté et d’une bonne dose d’humour, le roman fait des allers retours entre deux époques : 2022, le moment où se déroule l’intrigue, et la fin des années 70-début des années 80, où l’écrivaine raconte à travers ses personnages les prémices et les premières conséquences de la révolution de 1979. L’écriture est également pimentée par de nombreuses scènes autour de la cuisine et de la gastronomie iranienne, qui a de quoi faire saliver le lecteur, et qui permet souvent de briser la glace et d’ouvrir la boîte aux souvenirs. À la fin de l’ouvrage, les gourmands pourront d’ailleurs découvrir quelques recettes typiques, comme le ghormeh sabzi (ragoût aux herbes et citrons séchés), le zereshk polo (riz au poulet et aux épines-vinettes) et le polo tahdig (riz à l’iranienne). Un roman savoureux de bout en bout ! Les petites révolutions d’une Française à Téhéran, de Shirin Rashidian, est paru chez Flammarion.
En Corée du Nord, l’amour en cage
2025/12/21
Le nouveau roman de Nicolas Gaudemet, Nous n’avons rien à envier au reste du monde, nous fait découvrir la Corée du Nord à travers un amour impossible au parfum shakespearien. (Rediffusion) « Roméo et Juliette en Corée du Nord ». C’est l’inscription que les éditions de l’Observatoire ont choisi de faire figurer sur le bandeau de ce court roman (160 pages). Et force est de constater que la promesse est tenue tant les clins d’œil à la pièce de Shakespeare en rendent la lecture encore plus savoureuse. Rien de commun pourtant entre les amants de Vérone et ceux de Sinuiju, si ce n’est la profondeur et l’impossibilité tragique de leur amour, en raison de leur différence de milieu social. Le jeune lycéen Yoon Gi appartient en effet à une classe inférieure : sa mère travaille à l’usine et vend des produits chinois au marché noir pour gagner quelques subsides, en plus de son salaire. En revanche, les parents de la jeune et belle Mi Ran sont membres de l’élite du Parti ; son père dirige même les pêcheries de Sinuiju, ville septentrionale de la Corée du Nord, sur les bords du golfe de Corée, au bord de l’Amnok le fleuve qui sépare le pays de la ville de Dandong (province du Liaoning, nord-est de la Chine). Il a déjà choisi le futur mari de sa progéniture, un étudiant de la capitale, Pyongyang. Interdit est donc l’amour entre les deux personnages, d’autant écrit l’auteur, que « avoir un amoureux est proscrit hors mariage : cela peut (…) distraire de l’idéal révolutionnaire », au point que « flirter, même à l’université, ça vaut un renvoi ». Et ce n’est évidemment pas la seule interdiction dans ce pays où la chape de plomb du totalitarisme pèse sur la vie quotidienne. Si le roman évoque les pénuries de nourriture et d’électricité, il insiste surtout sur la propagande, le culte de la personnalité des Chers Dirigeants, la surveillance et la répression qui s’exercent sur la population, et notamment les lycéens. Il s’ouvre par l’exécution capitale d’un « traître » dans un stade, et relate aussi une séance d’autocritique qui n’exclut pas – loin s’en faut – la délation entre camarades. Le style indirect libre de Nicolas Gaudemet révèle aussi à quel point l’endoctrinement du parti communiste réduit à néant tout esprit critique, et fait régner un climat de terreur. Tout en accusant l’étranger, et notamment le Japon et les États-Unis, d’être responsable des problèmes du pays. ► Nous n’avons rien à envier au reste du monde, Nicolas Gaudemet (Éditions de l’Observatoire)
Tiburce Oger présente : il était une femme dans l’Ouest
2025/12/20
Amérindiennes, pionnières, artistes, femmes de loi… Avec 13 dessinateurs, dont 10 dessinatrices, Tiburce Oger rend hommage aux héroïnes longtemps effacées mais qui ont pourtant contribué à la légende de la conquête de l’Ouest. Depuis 2021, Tiburce Oger partage avec les lecteurs sa passion pour le western dans la série Go West (éditions Bamboo/Grand Angle). Le cinquième opus est consacré à ces femmes que la société américaine encline à effacer des livres d’histoire, mais qui n’en ont pas moins joué un rôle essentiel dans la construction de l’Amérique. Même si pendant la conquête de l’Ouest, les femmes ne représentaient que 10% de la population à l’ouest du Mississipi. Comme dans les quatre premiers tomes, le récit choral est mis en images par plusieurs dessinateurs, un par chapitre. Le choix était logique : cette fois, la plupart sont des femmes qui, parfois, n’avaient jamais tutoyé le genre : c’est le cas de Miss Prickly, illustratrice jeunesse reconnue -elle est la cocréatrice de Mortelle Adèle- ou d’Isabelle Dethan, davantage connue pour ses récits antiques. Mention spéciale à Béatrice Tillier qui signe une couverture magistrale. À noter aussi que le toujours excellent François Boucq, dessinateur du célèbre Bouncer écrit par Alejandro Jodorowsky, prête son trait à la danseuse et croupière de faro Kitty Leroy, femme libre et amante tragique. D’un style graphique à l’autre, le lecteur découvre des profils et des destins d’une grande diversité : Otter Woman, une Amérindienne mariée à un trappeur français, une Afro-Américaine comme Stagecoach Mary, la hors-la-loi Belle Starr ou les deputy marshals Miller et Curnutt, la grande militante du droit de vote des femmes Abigaïl Scott Duniway, une artiste peintre comme Mary Achey… En guise de fil rouge, Tiburce Oger a imaginé une rencontre, en 1974, entre une jeune journaliste prénommée Betty et une chamane dans la réserve de Walla Walla (Oregon). C’est cette dernière qui lui raconte les destins des différents personnages. Le scénariste rend ainsi hommage à la mémoire amérindienne, et rappelle le lourd tribut payé par les femmes autochtones. Une maltraitance qui a perduré bien au-delà de l’époque de la colonisation de l’Ouest : l’album évoque ainsi la stérilisation forcée de plus de 70 000 femmes dans les réserves entre 1960 et 1970, et précise qu’au Canada voisin des mauvais traitements ont été signalés jusqu’en 2020. Women of the West, Tiburce Oger & Virginie Augustin, Dominique Bertail, François Boucq, Daphné Collignon, Elvire de Cock, Isabelle Dethan, Nathalie Ferlut, Paul Gastine, Gaël Hersent, Eloïse Oger, Béatrice Tillier, Laura Zuccheri.

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