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L'art de raconter le monde

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This podcast has
24 episodes
Language
French
Publisher
RFI
Explicit
No
Date created
2025/04/11
Latest episode
2026/10/25
Average duration
20 min.
Release period
4 days

Description

Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Antonin Duley. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

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Au MuAM, la statue de la Liberté, c’est tout un chantier
2026/10/25
En cette année du 250è anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, le Musée des Arts et Métiers (MuAM) présente -en partenariat avec France Médias Monde- une exposition immersive qui fait vivre les étapes de la conception et de la construction de la statue de la Liberté. Lady Liberté. Le nom même de l’exposition révèle la double identité de ce monument qui, depuis son inauguration le 28 octobre 1886, veille sur l’entrée du port de New-York : une icône américaine, mais aussi une statue « made in France », offerte en cadeau d’amitié aux Etats-Unis. Le sous-titre, De la sueur, de l’audace, du génie est à la mesure des difficultés, de l’ambition et de l’ingéniosité de ce chantier exceptionnel installé au cœur du Paris de la Révolution industrielle. Techniques d’agrandissement Haute de 46,05 mètres, « La Liberté éclairant le monde » -vrai nom de la dame- est une véritable prouesse technique, œuvre du sculpteur alsacien Auguste Bartholdi, qui utilisa les services de l’architecte Viollet-le-Duc, remplacé à sa mort en 1879 par Gustave Eiffel. Les projections vidéo, dispositifs 3D et maquettes présentées dans l’exposition expliquent aux visiteurs les techniques d’agrandissement -mise au point et mise à carreau- utilisées pour donner à la statue toute sa dimension. Parcours immersif Equipé d’un casque audio, le visiteur suit un parcours immersif qui l’emmène dans les ateliers Gaget de la plaine Monceau (17e arrondissement) et dans l’atelier de Bartholdi fidèlement reconstitué, rue Vavin (6e arrondissement). A chaque étape son matériau : les gabarits en bois permettent de passer des modèles en plâtre au martelage du cuivre. Jusqu’à l’assemblage final et la construction « à blanc » de l’édifice en plein Paris, avant que tout ne soit démonté et les différents éléments répartis dans de grosses caisses en bois chargé à bord du navire L’Isère pour le voyage jusqu’à Manhattan. Objets issus des collections Des objets issus des collections du MuAM émaillent le parcours : le premier modèle d’étude du Lion de Belfort (une des autres œuvres majeures de Bartholdi), une plaque commémorative d’une visite de chantier, un masque en cuivre martelé, mais aussi plusieurs éléments de la statue de la Liberté elle-même : une oreille en plâtre en grandeur réelle, plusieurs modèles de la tête, ou encore un index constitué de plaque de cuivre martelées. Impressionnant. Lady Liberté, De la sueur, de l’audace, du génie, Musée des Arts et Métiers (jusqu’au 1er août 2027).
«Demba» de Daniel Picouly, de Martinique au Dahomey, le crépuscule d’une Amazone et d’un roi
2026/10/24
À travers les souvenirs de son héroïne présentée comme la dernière des Amazones, Daniel Picouly raconte la fin du royaume du Dahomey et l’exil du roi Behanzin à la Martinique. « Moi, Demba, je suis la dernière des Amazones ». Attraction vivante de l’Exposition coloniale de Marseille en 1906, parquée dans une case traditionnelle africaine en toc, la narratrice du nouveau roman de Daniel Picouly est fière de son passé de guerrière, même si elle n’a pas empêché la défaite de celui qu’elle a servi, le roi Béhanzin. Et voici qu’elle apprend que son roi est en train de traverser l’Atlantique après 12 ans d’exil à la Martinique ! Demba sait que c’est pour elle la dernière chance se croiser son regard, et de lui demander pardon : elle n’a pas su remporter la victoire, elle a aussi failli à la mission personnelle que le souverain lui avait confiée : lui rapporter la récade royale en forme de requin, symbole de son pouvoir. Altière et honteuse, fille et mère, Dahoméenne et Marseillaise Étonnante et attachante héroïne que Demba, à la fois altière et honteuse, à la fois fille et mère d’une petite fille, à la fois profondément dahoméenne de racines et néo-marseillaise de cœur, sous le regard bienveillant de la Bonne Mère. Non moins étonnante est l’image de ce roi déchu et prisonnier, digne et méprisé en même temps, mais surtout malade et vieillissant, qui brave l’appréhension culturelle du peuple Fon pour affronter les mers et partir d’un exil à l’autre : il s’éteindra quelques mois plus tard en terre africaine, mais à Alger, dans une autre partie de l’empire français. Chaque chapitre du roman se termine par un court extrait du carnet de bord du SS Martinique, le paquebot sur lequel le monarque a pris place en compagnie de son fils Ouanilo dont il est si fier. Langue épique et imagée D’un chapitre à l’autre, Demba est aussi l’occasion pour Daniel Picouly, dans sa langue épique et imagée, de raconter plusieurs épisodes de la seconde guerre du Dahomey (1892-1894), qui s’est soldée par la victoire des troupes françaises du colonel Alfred Dodds, et la disparition du royaume fon de Béhanzin, annexé par la France et intégré à l’Empire colonial français. Le roman évoque aussi le séjour martiniquais de Béhanzin : sa détention au Fort Tartenson, puis son transfert à la villa « Les Bosquets », cage dorée qui domine la ville de Fort-de-France. Il rappelle aussi le pillage des trésors du roi lors de la prise d’Abomey (1892), dont le processus de retour au Bénin est toujours en cours : 26 œuvres ont été restituées le 9 novembre 2021, une 27e en mai 2025 et d’autres devraient suivre : Cotonou a officiellement demandé la rétrocession de 35 autres biens culturels majeurs. Tous ont vocation à rejoindre le Musée de l’épopée des Amazones et des rois du Dahomey (MuRAD) à Abomey. Demba, Daniel Picouly (Albin Michel).
«Sikkim Stories», lignes de crête entre Inde et Chine
2026/10/18
L’album de Simon Lamouret et Pema Wangchuk Dorjee croise trois destins qui racontent les enjeux de cette belle et rude terre himalayenne, enclavée et convoitée. Connaissez-vous le Sikkim ? C’est cet État du nord-est de l’Inde, aux confins du Bhoutan, du Tibet et du Népal, que raconte ce nouvel livre de Simon Lamouret, son troisième album indien après Bangalore et L’Alcazar, également disponibles chez Sarbacane. Cette fois, l’ouvrage est cosigné par Pema Wangchuk Dorjee, journaliste sikkimais rencontré au cours d’une résidence d’auteur à Gangtok. C’est dans cette ville, la capitale régionale, que se déroule l’essentiel de l’action de Sikkim Stories. Récit choral C’est dans le cadre grandiose des montagnes himalayennes que les deux auteurs ont tissé un récit choral qui permet aux lecteurs de découvrir de nombreuses facettes de ce territoire enclavé et en partie militarisé, du fait de la proximité du Tibet. À travers l’arrivée de Jaspreet, un jeune soldat indien franchement ingénu, cette dimension géopolitique est évoquée dans le récit, qui s’intéresse aussi à beaucoup d’autres dimensions, notamment à travers les deux autres personnages principaux : Sangay, un vieux Drokpa éleveur de yacks, très attaché au mode de vie ancestral, qui se bat pour la survie d’un troupeau dont le cheptel fond comme neige au soleil ; et Pema, professeure de botanique à New Delhi qui retourne à Gangtok pour régler la succession de son père, et qui va devoir affronter la jungle bureaucratique et apprivoiser une société dont elle a parfois du mal à accepter les codes, qu’il s’agisse de l’accès à la propriété des terres, ou des inégalités entre les femmes et les hommes. Puissance du dessin La puissance du dessin de Simon Lamouret explose à chaque planche, à travers un spectre chromatique resserré autour de deux couleurs – le bleu et le jaune – et une texture inspirée de la risographie (technique d’impression mécanique d’origine japonaise) qui donne un grain très particulier aux images. On retrouve également le souci du détail de l’artiste lorsqu’il dessine les véhicules, les bâtiments et les décors, même s’il explique avoir volontairement choisi un stylo à la mine un peu plus épaisse que d’habitude, afin de réfréner ses ardeurs. Ce qui ne l’empêche pas d’offrir aux lecteurs quelques grandes cases de paysages qui invitent à la contemplation, comme celles de ce lac d’altitude dont les eaux calmes vont déferler sur la vallée, suite à une crue soudaine due aux violents orages de mousson. Coïncidence saisissante : l’album est paru le 2 septembre 2026, quatre jours après l’effondrement partiel et meurtrier du glacier tibétain de Langtang Lirung. Comme pour rappeler que si elle est belle, la montagne reste dangereuse, et plus encore avec le dérèglement climatique. À lire aussiEntre le Népal et le Bhoutan, voyage au creux de l'Himalaya avec la BD «Sikkim Stories»
«Ne cherche pas le chaos» de Marion Brunet, comment exorciser les fantômes du Chili
2026/10/17
À travers une superbe histoire d’amour entre un père et sa fille, la romancière raconte comment une victime de la dictature de Pinochet est contrainte d’affronter ses traumatismes.  Victoria ne lui a pas laissé le choix. Elle l’a mis devant le fait accompli. Mais elle l’a fait : elle est partie au Chili, ce pays qui fait partie d’elle-même, puisque c’est celui de son père, mais dont on lui a si peu parlé. Car à ses nombreuses questions, Pablo n’a opposé que le silence. Il ne lui a pas raconté la dictature de Pinochet, il n’a rien dit de ses engagements politiques, il lui a tu la prison et la torture, il ne lui a même pas parlé de ce qui l’a conduit, une fois libre, à quitter le Chili et à s’installer en France, où il a refait sa vie, rencontré Florence, la mère de Victoria, et élevé avec fierté cette fille qu’il aime tant. Jeu de piste Si Ne cherche pas le chaos est un livre sur le silence, c’est aussi un formidable roman d’amour entre un père et sa fille. Malgré les non-dits, la relation entre les deux personnages est complice, intense, solide. Elle est également nourrie par l’amour des chevaux et par la seule richesse chilienne que Pablo a transmise à Victoria : la poésie. Les mots de Victor Jara, Pablo Neruda, Fernando Alegria ou Violetta Parra ne se contentent pas d’accompagner les personnages : ils les ont forgés. Leurs paroles rythment également le « jeu de piste », de Santiago à Valparaiso, auquel Pablo, obligé de retourner sur le sol chilien après plus de 30 ans d’exil, va bien devoir se soumettre. Récompensée en 2025 par le prestigieux prix Astrid-Lindgren – que l’on présente souvent comme le « Nobel » de la littérature jeunesse –, Marion Brunet dépeint à la fois les fantômes qui hantent Pablo et l’empêchent de se livrer, et l’aspiration légitime de sa fille à connaître le passé pour construire son avenir. Délicatesse Peu à peu, les zones d’ombre commencent à s’éclaircir. Et c’est avec beaucoup de sobriété, de pudeur et de tendresse, trois traits de caractère indissociables de son héros, que la romancière lève peu à peu le voile sur ce qu’a vécu Pablo. Une délicatesse que l’on retrouve dans les derniers chapitres du livre, où l’on découvre pourquoi Victoria s’appelle ainsi. Infiniment touchante, la fin du roman est tout simplement magnifique. Tout en rappelant que les peuples ne tirent pas toujours toutes les leçons de l’Histoire : le livre se termine au moment de l’élection de José Antonio Kast, président d’extrême droite qui assume ouvertement son admiration pour l’héritage d’Augusto Pinochet. ► Ne cherche pas le chaos, Marion Brunet (Albin Michel)
«La méthode» de David Djaïz, l’hygiène du pire
2026/10/11
Un premier roman saisissant qui raconte une histoire vraie : un vaste projet d’extermination canine au début du XXè siècle, qui porte en lui les gênes des génocides à venir. Normalien, énarque et diplômé en philosophie politique, David Djaïz s’est fait connaître à travers plusieurs essais. Si La méthode est son premier roman, force est de constater que le récit, inspiré par un événement peu connu de l’Histoire du XXè siècle, résonne comme une mise en garde et pose bien des questions. Vétérinaire et microbiologiste nourri au lait des Lumières Au cœur de l’intrigue, un scientifique français qui a réellement existé : Paul Remlinger, vétérinaire et microbiologiste nourri au lait des Lumières scientifiques du laboratoire de Louis Pasteur en personne ! Six ans après la découverte du vaccin contre la rage, le sous-fifre qui a côtoyé le maître et ses apôtres -qui ne lui accordaient qu’une attention toute relative- s’installe sur les bords du Bosphore. Mission : monter et diriger l’Institut antirabique de Constantinople. Plan d’extermination des chiens errants En 1910, les autorités ottomanes, soucieuses d’assainir la ville et de se rapprocher des standards occidentaux d’hygiène publique, lui proposent de mettre au point un plan d’extermination des chiens errants qui pullulent -on en dénombrait plus de cent mille-. Malgré ses doutes éthiques, et avec la complicité d’un homme d’affaires belge peu scrupuleux -nommé De Meesmaeker, comme le personnage de Gaston Lagaffe-, Paul Remlinger va petit à petit mettre au point une méthode basée non pas sur les traditionnels poisons, mais sur le gaz « plus propre, plus silencieux ». Peu à peu, les barrières morales tombent, car l’efficacité et la logistique l’emportent. « Sont-ils encore des hommes, ceux-là qui appellent « cabane » une chambre où le gaz apprend à tuer sans faire de bruit ? » interroge l’écrivain. L’horreur peut prendre plusieurs visages La méthode retenue par les autorités ottomanes ne sera finalement pas celle-là. Celle qui sera appliquée n’en sera pas moins inhumaine, en témoigne le dernier chapitre du roman, signe que l’horreur peut prendre plusieurs visages. Néanmoins, si cet épisode véridique annonçait peu ou prou les génocides du siècle ? Celui des Arméniens en 1915 -dont le principal organisateur, Talaat Pacha, était le ministre de l’Intérieur de l’Empire ottoman- est expressément cité dans l’épilogue ; ce n’est pas le cas de la « solution finale » adoptée par le Troisième Reich contre les Juifs européens, mais nombre de lecteurs y penseront forcément. D’autant que David Djaïz introduit dans son récit un ami allemand de Remlinger, cadre au sein du géant allemand de la chimie BASF, qui deviendra un des piliers du conglomérat IG Farben, qui fournira le sinistre Zyklon B. La méthode, David Djaïz (Stock).
«Bientôt le jour» de Julie Bertin, planches à destins
2026/10/10
Qu’est-ce qui nous pousse à changer de vie ? Écrite à partir de témoignages récoltés en France et à l’étranger, une pièce de théâtre chorale et plurilingue fait surgir les instants de bascule. Ils sont sept, hommes et femmes qui, tour à tour, assis sur des chaises en avant-scène, viennent livrer au public ce qui les a poussés un jour à transformer le cours de leur vie. Instinct de survie, besoin de respirer, aspiration à être soi-même, appel de l’amour ou de la liberté… Quelles qu’en soient les raisons, les personnages viennent partager au public l’acte fondateur qui les a fait entrer dans une nouvelle vie. Ce « soulèvement » pour reprendre le mot du philosophe français Georges Didi-Huberman dont l’essai Désir désobéir : ce qui nous soulève a inspiré le travail de Julie Bertin.  Parole documentaire et fiction Le spectacle - conçu, écrit et mise en scène par la cofondatrice de la compagnie Le Birgit Ensemble- mêle parole documentaire et fiction. D’emblée, elle qui explique sa démarche en voix off : le recueil de témoignages pour « cerner ce moment où le corps se soulève » pour « s’arracher à sa vie », mais aussi la liberté pour l’autrice de reprendre ou non ce qui lui a été raconté, et d’imaginer le reste. Rencontre métissée par les cultures et les langues À partir de ce matériau collecté dans sept pays et dans sept langues (camerounais, hindi, anglais, allemand, espagnol, italien et français), Julie Bertin tisse sept récits de vie qui, en s’entrecroisant, dessinent un monde d’espoirs et de possibles à la portée de tous. On passe ainsi d’une histoire à l’autre pour mieux y revenir, en deux heures d’une rencontre métissée par les cultures et les langues : plus le spectacle avance, plus les langues maternelles (avec surtitrage) s’ébrouent librement sur le plateau du théâtre. Sans nuire le moins du monde au naturel et à la justesse des incarnations. Dimension dramatique, poétique et universelle L’Autrichienne Monika (Caroline Arrouas) coupe les ponts avec son mari infidèle, l’Indienne M. (Fareen Aslam) se débarrasse du poids des traditions pour s’installer à Rome et épouser son grand amour, le Camerounais Amadou (Heza Botto) prend conscience et dénonce les errements écologiques qui accompagnent l’exploitation forestière dans  son pays, l’Espagnol Eduardo (Robin Causse) lâche la boutique familiale pour vivre son homosexualité, l’Américaine Anastasia (Loïc Riewer) renie la foi de ses parents et quitte son église évangélique, l’Italienne Roberta (Gaia Singer) retrouve son oxygène en s’exilant au Nigeria… Quant au Français Maxime (Morgane Nairaud), il fugue du Centre Éducatif Fermé pour aller voir la mer. Autant de personnages qui, un jour, pour des raisons différentes, soudainement ou plus progressivement, ont osé prendre leur destin en main. Pour le meilleur. La scénographie de James Brandily - un mur mordoré, des lumières rougeoyantes et un sol recouvert de terre dans lequel les personnages puisent des objets décisifs pour leur nouvelle vie - et le travail chorégraphique réalisé avec Lucía García Pullés donnent aux différents parcours intimes et personnels une dimension dramatique, poétique et universelle. Bientôt le jour, de Julie Bertin / Le Birgit Ensemble, jusqu’au 11 octobre au Théâtre Gérard Philipe-CDN de Saint-Denis, et du 15 au 17 octobre 2026 à la MAC-Créteil.
«Le septième siffleur» de Colin Niel, nature humaine en plein chant
2026/10/04
Un roman choral qui questionne notre rapport à un double héritage : celui de la filiation, et celui de la biodiversité. Connaissez-vous le cri du courlis cendré ? Impossible de ne pas l’entendre en découvrant l’écriture sensorielle que Colin Niel déploie dans Le septième siffleur. Cet oiseau limicole, petit échassier au bec courbé vers le bas, est un trait d’union entre les principaux personnages et entre les trois lieux où se déroulent le roman. Trois lieux unis par le courlis cendré Dans les Highlands écossais, Fiona et son mari éleveur de moutons sont confrontés aux difficultés de leur exploitation agricole et à la maladie incurable qui rendra aveugle leur fils adolescent dont la vue décline déjà. L’arrivée de Bonnie, une Anglaise militante de l’agroenvironnement et de la protection des oiseaux, va mettre leur couple à rude épreuve jusqu’à provoquer une magnifique épiphanie. Dans la baie de Somme, estuaire manchois et protégé du littoral français, Willy espère transmettre à son fils Kylian la passion des gibiers d’eau que lui a transmise son beau-père Laurent. Une tradition qui se perd, et qui est menacée par les contraintes réglementaires de plus en plus strictes destinées à préserver les espèces en danger d’extinction. Problème : Kylian, 7 ans, est devenu « anti-chasse », sous l’influence du père d’un de ses camarades d’école. Plus au sud, sur la Merja Zerga, lagune marocaine où les passionnés affluent pour photographier les oiseaux migrateurs, Ali et son fils Hamza gagnent leur vie en accompagnant touristes et ornithologues. Mais comme les oiseaux, Hamza rêve lui aussi de voler vers d’autres cieux, ce qui ne rentre pas dans les plans de son père. Migration, filiation, rapport au vivant et à la terre Migration, filiation, transmission, rapport au vivant et à la terre… Sur une année, de septembre à août, l’auteur mêle ces fils narratifs avec une grande habileté et une réjouissante légèreté. Colin Niel tisse un grand roman sur notre façon de regarder et d’habiter un monde en plein bouleversement écologique. La nature est partout, belle et fragile, mais suffisamment puissante pour se faufiler au cœur de personnages attachants car profondément humains, et éveiller des émotions simples et vraies. Tout en soulevant -sans les trancher de manière manichéenne - bien des questions contemporaines : comment adapter les pratiques des agriculteurs aux défis écologiques sans mettre en péril leur survie ? Y a-t-il de la place pour une chasse éthique et régulatrice de la nature, ou les chasseurs sont-ils, au nom de la tradition, les fossoyeurs des espèces en danger ? Bref, comment faire cohabiter le plus harmonieusement possible l’Homme et la nature ? Peut-être en nous laissant porter par le sifflement du courlis cendré. Le septième siffleur, Colin Niel (Seuil)
«L’enfance des ruines» de Pascal Rabaté, danse au bord de l’abîme
2026/10/03
Une fresque historique et sociale dans l’Allemagne du début des années 30, sur fond de montée du nazisme et de l’antisémitisme. Sur la première planche de l’album, c’est la fête. Sur le sol d’un cabaret berlinois, piétinant des journaux datés de l’année 1932, des danseurs élégants s’en donnent à cœur joie. Sur la dernière planche, c’est au cœur d’une autre nuit berlinoise qu’un dirigeable déverse une pluie de tracts frappés de croix gammées. Entre les deux, Pascal Rabaté met en scène -à hauteur d’hommes et de femmes-, le terrible engrenage vers l’abîme. Tout en contrastes Même dualité et même opposition entre le dos de l’album et la couverture : le premier montre les personnages chutant inexorablement du haut d’un immeuble vers une mort certaine ; la seconde montre des jeunes gens qui s’amusent, sans prendre garde à la faille qui s’élargit sous leurs pieds. Tout en contrastes – y compris dans les couleurs-, c’est cette fissure qu’explore L’enfance des ruines. Insouciant noceur et antisémite viscéral Folker Kuntz, le personnage principal, travaille dans une agence publicitaire florissante. Insouciant noceur, séducteur sûr de lui et optimiste bon teint, sa vie va être bouleversée lorsqu’il sauve la vie de Rudy Ganz, jeune homme flamboyant à l’apparence sympathique, mais qui se révèle être un nazi convaincu et un antisémite viscéral. Société à deux vitesses D’une séquence à l’autre, l’album nous entraîne dans les très chics soirées privées du NSDAP et dans les rues mal famées de la capitale allemande où prostituées et mendiants font la manche, parfois rejoint par des mutilés et autres « gueules cassées », anciens combattants de la première guerre mondiale, qui ont l’impression d’avoir été abandonnés à leur sort. Émerge une société à deux vitesses, où la bourgeoisie parade tandis que la misère s’étale au grand jour. Zoo humain On rencontre aussi Ingrid, la sœur de Folker, artiste-peintre de son état, féministe et en ménage avec Lincoln, un trompettiste afro-américain qui a fui un autre racisme : la ségrégation qui sévit en Amérique. Il va se retrouver nez à nez avec un Kanak exhibé comme un animal de foire dans un véritable « zoo humain ». Il y a aussi ses deux voisins. Ada, une belle jeune femme dont Folker tombe éperdument amoureux, et qui gagne sa vie en s’effeuillant dans les cabarets érotiques. Et Hans, un écrivain-philosophe qui a du mal à joindre les deux bouts, intellectuel édenté qui dort sous les toits. Toute une galerie de personnages souvent attachants qui se révèlent la plupart du temps beaucoup plus complexes qu’ils en ont l’air. L’enfance des ruines, Pascal Rabaté (Rue de Sèvres).
Avec «Groenland, échos arctiques», Lauriane Miara ne laisse personne de glace
2026/09/27
Inspiré par une expédition scientifique de trois mois, un récit passionnant et sensible qui résume les différents enjeux autour du Groenland. C’est pour réaliser de courtes bandes dessinées de vulgarisation destinées aux scolaires que Lauriane Miara a embarqué sur le voilier de recherche scientifique suisse Forel. Deux mois et demi d’expédition le long de la côte occidentale du Groenland lui ont permis d’observer et de dessiner paysages grandioses et oiseaux de mer. Elle en a aussi tiré des enseignements quant aux liens de l’Homme avec le vivant – en particulier le rapport à l’animal – ou quant à l’impact du réchauffement climatique sur la fonte de la calotte glaciaire. Échos arctiques C’est pour partager au grand public quelques-uns de ces « échos arctiques » que l’artiste s’est lancée, à son retour dans ses montagnes alpines, dans l’aventure de cet album dans lequel l’encre de Chine se marie à l’aquarelle. Elle s’y met en scène en Candide, admiratrice des beautés de la nature, curieuse de l’Histoire, de la culture et des aspirations des Inuits, mais aussi inquiète du réchauffement de la planète et des effets néfastes des activités humaines. La science, l’humour et la poésie Bien davantage qu’un simple carnet de voyages, Groenland, échos arctiques mélange avec brio la science, l’humour et la poésie pour faire entendre aux lecteurs les « voix » de la « terre verte » – traduction littérale du nom « Groenland » – dont elle nous raconte l’origine. On apprend beaucoup, souvent le sourire aux lèvres, et parfois avec une légère inquiétude au sujet de ce qui pourrait advenir à ce territoire qui attise les convoitises, tant par ses sous-sols riches en métaux, en terres rares et en hydrocarbures, que par sa situation stratégique aux confins de l'Amérique du Nord, de l'Europe et de la Russie. L’ours fait corps avec le Groenland À l’issue du récit, les dernières pages de l’album résonnent de la parole des Inuits. Elles présentent aussi quelques-unes des espèces d’oiseaux rencontrées : pingouin torda, sterne arctique, plongeon huard. L’autrice s’attarde aussi sur l’ours polaire, très présent dans la narration : cet animal au centre de la spiritualité inuite est aussi fortement affecté par le dérèglement climatique ; classé comme espèce vulnérable, sa survie est directement corrélée à la santé de la banquise. Sur la couverture, Lauriane Miara a d’ailleurs dessiné un ours qui fait corps avec le Groenland. À côté, on se sent tout petit. ► Groenland, échos arctiques, Lauriane Miara (Les Étages Éditions)
«Quatrevingt-treize» de Victor Hugo mis en scène par Marion Bierry, la justice et la pitié
2026/09/26
Au Théâtre de Poche Montparnasse, une adaptation magistrale d’une œuvre qui l’est tout autant. Marion Bierry connaît bien le Poche-Montparnasse. Elle y a notamment monté Le Menteur de Corneille, avec le succès que l’on sait. Avec Quatrevingt-treize – c’est comme cela que l’écrit Victor Hugo – le pari est plus que réussi : construite autour de six personnages, son adaptation permet, grâce à une mise en scène astucieuse, de restituer la « fresque héroïque » tout en soulignant les tourments et les interrogations suscités par l’intrigue qui se déploie au cœur de la guerre civile, pendant la Révolution française. Blancs et Bleus D’un côté, les Blancs : l’aristocratie catholique fidèle à l’Ancien Régime, à Dieu et au Roi, incarnée par l’inflexible Marquis de Lantenac (Stéphane Bierry), ancien émigré qui rentre au pays pour prendre la tête de l’insurrection vendéenne. De l’autre, les Bleus : les soldats de l’armée républicaine, qui combattent pour la Révolution, la fin des privilèges, au nom de la liberté et l’égalité : le sergent Radoub (Benjamin Boyer), courageux sans-culotte va-nu-pieds venu de Paris ; Gauvain (Alexandre Bierry), neveu de Lantenac, jeune et fougueux commandant pétri de l’esprit des Lumières ; et Cimourdain (en alternance Thomas Cousseau ou Julien Rochefort), prêtre défroqué devenu un inflexible Jacobin, envoyé par le Comité de salut public pour surveiller Gauvain, que le trio Marat-Danton-Robespierre soupçonne de faire preuve de bien trop de clémence envers les insurgés. Clémence ou implacabilité Au milieu de la bataille, une mère, Michelle Fléchard (en alternance Pamela Ravassard ou Marine Montaut) et ses trois enfants, que l’on ne voit pas, mais dont il est souvent question. C’est autour de leur sort que se noue le drame, lorsqu’ils sont pris en otage par les Blancs. Enfermés dans une tour qui prend feu, ils sont sauvés des flammes in extremis par Lantenac : un geste d’humanité qui le prive aussitôt de sa liberté. Doit-il être épargné, comme le soutient Gauvain ? Ou la justice, comme l’affirme Cimourdain, se doit-elle d’être implacable et sans pitié envers l’ennemi de la Révolution ? Tour de force Le tour de force du spectacle, c’est que toutes les dimensions de l’œuvre sont bel et bien présentes : le souffle de l’épopée, le conflit familial ou affectif entre les personnages ; le caractère ambivalent et complexe des personnages et de la Révolution en elle-même ; et surtout l’humanisme de Victor Hugo qui transparaît dans chaque scène… Une adaptation au cordeau, des mots qui portent, des acteurs d’une justesse épatante, une ingéniosité scénique impressionnante et un décor aussi sobre que chatoyant et efficace : le succès est au rendez-vous. ► Quatrevingt-treize de Victor Hugo, adaptation et mise en scène de Marion Bierry (Théâtre de Poche Montparnasse)
«Chercher la bête» de Loulou Robert, et faire surgir la fleur dans le sang
2026/09/20
Entre intensité organique et poésie onirique, la dystopie de Loulou Robert interroge notre humanité face à l’ensauvagement. Au début du récit, la France bascule : « L’autre conne » vient d’être élue, et s’installe à l’Elysée. La romancière ne cite pas de nom, mais précise juste que la nouvelle présidente de la République aime les chats… « L’autre conne », c’est comme cela que l’appelle Elle. Elle, c’est l’une des voix que Loulou Robert nous fait entendre dans ce roman qui étonne, choque, violente mais aussi éblouit et émerveille d’un chapitre à l’autre. Elle et Lui, deux voix singulières Elle, c’est la voix de la colère, de la rage. Celle d’une jeune coiffeuse d’un petit village de province, qui n’a jamais vu la mer, qui ne supporte plus les ragots ni les conversations de ses clientes, et qui cherche un peu d’oxygène dans cet étouffoir. Une fille qui en a bavé, et on le sent dans chacune de ses phrases sans ponctuation qui résonne comme des uppercuts. Son pendant masculin, Lui, porte aussi une voix singulière : celle d’un jeune homme bipolaire obsédé par la souffrance animale. Lui vit entre ses cachets, sa mère et sa chienne, et dont les peintures laissent deviner des monstres cachés. Abattoirs géants et virus Mais le plus monstrueux n’est pas niché dans une peinture, mais au plus profond de l’être humain. Celui qui est capable de construire ces nouveaux abattoirs géants où l’on élève, on engraisse et on tue les bêtes, avant de les transformer en viande. Celui qui sans même s’en rendre compte est capable de tuer son prochain, comme cette fillette qui étouffe son camarade de jeu dans le bac à sable, à quelques pas des mamans qui n’y prennent garde. Et ce n’est que le début : le sang coule à flots, une vague de tueries déferle sur le pays : les bas instincts se libèrent, les gens vont jusqu’à s’entredévorer. Les scientifiques pointent un virus lié à la viande produite par ces nouveaux abattoirs. « La guerre est née dans les ventres. Comme un enfant. Entre les poumons, les tripes, dans le sang, jusqu’à devenir la bête », écrit l’écrivaine. Mettre de la beauté sur l’horreur Comment survivre, comment rester humain dans ce monde en capilotade où sévit la barbarie ? Peut-être en s’évadant dans les rêves, en plongeant dans la forêt, en entrant en osmose avec les animaux et avec la nature, et comme l’écrit Loulou Robert « trouver la feuille blanche. Mettre de la beauté sur l’horreur ». C’est ce que fait la romancière qui fait surgir d’inattendus moments de beauté et de poésie au milieu du chaos. Comme une fleur au milieu du fumier. Chercher la bête, Loulou Robert (Éditions de l’Observatoire).
«L’odyssée tragique du MC Ruby» ou l’assassinat de huit clandestins africains sur un cargo
2026/09/19
L’adaptation en bande dessinée de l’enquête de Philippe Broussard, Prix Albert-Londres 1993. En 1993, Philippe Broussard, grand reporter au quotidien Le Monde reçoit la plus prestigieuse récompense du journalisme en France, le Prix Albert-Londres. La scène figure dans l’album, d’autant que le journaliste en est un des personnages principaux. Et pour cause : c’est son enquête, scénarisée avec Jean-David Morvan et mise en images par Jean-Denis Pendanx, que nous raconte L’odyssée tragique du MC Ruby. 8 clandestins africains jetés à la mer L’affaire remonte à 1992 : 8 clandestins africains –sept Ghanéens et un Camerounais- étaient jetés à la mer au large du Portugal par l’équipage ukrainien d’un porte-conteneurs, inquiet de devoir payer une amende au cas où leur présence aurait été découverte par un inspecteur présent à bord. L’affaire en serait sans doute restée là si Kingsley Ofusu, unique rescapé de cet assassinat, n’avait pas réussi à se cacher à fond de cale, avant d’aller trouver la police française à l’arrivée du navire dans le port du Havre.   Face-à-face empreints d’incompréhension et de douleurs Le témoignage de Kingsley Ofusu constitue une partie de l’ossature de l’album. Une partie seulement car le journaliste ne s’est pas contenté de le convaincre de raconter : il s’est rendu au Ghana pour reconstituer son histoire et découvrir celle de ses compagnons d’infortune ; il s’est aussi envolé pour Odessa (Ukraine) pour s’entretenir avec l’épouse de Valéry Artemenko, le commandant en second du cargo. L’album met en scène ces face-à-face émouvants -car empreints dans les deux cas d’incompréhension et de douleur-, et met aussi en exergue les différences entre les deux versions. Tout en mettant en avant les faits établis par l’enquête et la justice française. Une palette tout en nuances Connaisseur du continent africain et habitué des récits de migration, Jean-Denis Pendanx déploie une palette tout en nuances, qui illustre tour à tour l’émotion des entretiens, les faits racontés en flash-back et les zones d’ombre de l’enquête. Il donne aussi un visage aux disparus et fait toucher de l’œil au lecteur les dures réalités des souffrances endurées aussi bien au Ghana qu’en Ukraine, les uns et les autres ayant besoin de nourrir leurs familles. Un récit plein d’humanité qui décrit une affaire singulière mais qui continue de poser bien des questions. À commencer par celle-ci : dans l’Atlantique ou la Méditerranée, combien de clandestins ont été balancés par-dessus bord par des marins peu scrupuleux, sans que personne ne l’apprenne ? L’Odyssée tragique du MC Ruby, Philippe Broussard, Jean-David Morvan, Jean-Denis Pendanx (Dupuis/Aire Libre).
«Le dessinateur de Drancy» d’Hervé Duphot, traits de mémoire
2026/09/13
Une adaptation fidèle du Journal de Georges Horan-Koiransky, interné au camp de Drancy en 1942-1943. En octobre 2017, les éditions Créaphis publiaient le Journal d'un interné, dans lequel Georges Koiransky racontait sa captivité au camp de Drancy en 1942-1943. La bande dessinée d’Hervé Duphot en est une adaptation fidèle. Dans la postface de l’album, l’historien Benoît Pouvreau retrace le parcours de Georges Koiransky : celui d’un Russe né à Saint-Pétersbourg en 1894 dans une famille francophile, qui s’installe à Paris au tournant du siècle, suit les cours du soir de l’École des Beaux-Arts, s’engage en 1915, ce qui lui permettra d’être naturalisé Français dix ans plus tard. Arrêté sur dénonciation Au printemps 1942, deux de ses sœurs et un de ses neveux sont reconnus comme « non-juifs » par un expert du Commissariat général aux questions juives. Il est pourtant arrêté le 11 juillet 1942, suite à la dénonciation de ses voisins, contre lesquels il portera plainte à la Libération (ils seront condamnés à l’indignité nationale). Interné à Drancy (nord-est de Paris) dans la cité de la Muette transformée en camp de transit des Juifs de France avant leur déportation, Georges Koiransky connaît l’enfermement, la peur, les mauvais traitements et les privations. Il les subit, mais il les documente, encouragé par son compagnon de captivité René Blum (frère de l’ancien président du Conseil Léon Blum). C’est ainsi qu’il croque en cachette les scènes de la vie quotidienne des prisonniers, mais aussi l’arrivée des femmes et des enfants et les départs pour les camps de la mort. Principal problème : le manque de papier, que son épouse Hélène a du mal à lui fournir en quantité suffisante. C’est avec sa complicité qu’il parvient également à faire sortir ses dessins clandestinement, en les dissimulant dans son linge sale. En 1947, il publie à compte d’auteur 56 de ses estampes dans un ouvrage signé Georges Horan, Le camp de Drancy, seuil de l’enfer juif. Le recueil reste confidentiel. Il faudra attendre les années 70 pour que ses œuvres, utilisées par des associations d’anciens internés ou déportés, accèdent à un public plus large. On les retrouve aussi dans le Mémorial de la déportation des juifs de France de Serge Klarsfeld (1978) et dans le film de Jean-Patrick Lebel Cité de la Muette (1986). C’est ce dernier qui permettra de faire le rapprochement entre Georges Horan et Georges Koiransky. L’album d’Hervé Duphot présente aussi plusieurs reproductions de ces dessins originaux. Le dessinateur de Drancy, Hervé Duphot (Delcourt/Encrages).
«L’Homme qui Tombe» de Philippe Lecaplain, la photo d’un monde qui bascule
2026/09/12
Un quart de siècle après les attentats du 11 septembre 2001, l’instantané de Richard Drew continue de poser bien des questions. Récit au-delà du cliché. Journaliste à RFI, Philippe Lecaplain était à l’antenne le 11 septembre 2001, quelques minutes après l’impact du Boeing 767 d’American Airlines sur la face Nord de la Tour Nord entre le 93e et le 99e étage du World Trade Center. Pourtant, 25 ans après, ce n’est pas l’image d’un avion que ce passionné d’aviation a choisi de placer au cœur de son nouveau livre, mais celle d’un homme, « une victime en pleine chute, encore en vie pour trois secondes avant qu’elle ne se fracasse ». Quelques fragments de vie avant la mort. Une photo publiée dans la presse et presqu’aussitôt retirée, censurée immédiatement après avoir suscité un véritable tollé. Destins croisés C’est autour de cette photo qu’est construit le récit. Philippe Lecaplain a en effet choisi de croiser les destins du photographe et du (supposé ?) photographié. Le photographe est connu : Richard Drew, photojournaliste chevronné, a accouru sur les lieux du drame avec le puissant téléobjectif qui lui permettra de prendre le cliché le « plus connu que personne n’a jamais vu » comme il le dira lui-même. L’écrivain nous raconte dans quelles circonstances il s’est retrouvé au pied des tours jumelles et comment -en professionnel aguerri malgré la sidération de l’instant-, il a fait son travail en plein chaos. Soldat inconnu Le photographié est un mystère qui n’est pas encore complètement élucidé. S’agit-il, comme l’a affirmé le journaliste canadien Peter Cheney, de Norberto Hernandez, pâtissier du restaurant Windows on the World, au 106e étage de la Tour Nord ? Son épouse refuse cette idée, mais c’est la piste très largement privilégiée, y compris par l’écrivain, qui place tout de même ces mots dans la bouche du photographe : « pour moi, l’Homme qui Tombe restera le soldat inconnu du 11 septembre ». Rêve américain Il faut dire que le destin de Norberto Hernandez est éminemment romanesque : c’est celui d’un immigré portoricain qui a su concrétiser son « rêve américain » ; un père de famille respecté et apprécié qui a grimpé les échelons grâce à son talent et à son mérite, et qui s’est retrouvé à travailler dans l’un des bâtiments symboles du capitalisme et de la puissance américaine. Et qui a ensuite péri dans la plus effroyable tragédie de l’Histoire des États-Unis. Hasard du calendrier : le tirage original -acheté par la star britannique Sir Elton John- est exposé jusqu’au 24 septembre 2026 à Paris, au musée du Jeu de Paume dans le jardin des Tuileries. Philippe Lecaplain est évidemment allé la voir. Un moment émouvant qui lui a permis de constater à quel point cette photo attire et continue de perturber les regards. L’Homme qui Tombe, Philippe Lecaplain (LibriSphaera).
Amandine Agić, apprivoiser l’héritage «D’un pays qui n’existe plus»
2026/09/06
Née en France d’un père yougoslave, Amandine Agić raconte comment, petite fille, elle a vécu à distance l’éclatement et la disparition de son « deuxième pays » et comment elle a appris à vivre avec. Amandine Agić est comme la narratrice de son premier roman : elle porte un prénom français, et un nom bosniaque. Il faut dire qu’elle a une mère franco-suisse et un père issu « d’un pays qui n’existe plus », pour reprendre le titre du livre : la Yougoslavie, que l’on appelle « ex-Yougoslavie » depuis les déclarations d’indépendance de la Slovénie et de la Croatie en 1991, un peu moins d’un an avant celles de la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine. Chimère La Yougoslavie, l’écrivaine écrit aujourd’hui qu’elle « a été et reste une chimère ». Tels sont les derniers mots du livre et l’aboutissement de souvenirs, de questionnements, de réflexions, de lectures, de conversations, de découvertes et de renoncements qui forment l’ossature de l’ouvrage. C’est donc peu à peu, de l’enfance à l’âge adulte en passant par l’adolescence, qu’Amandine Agić et la narratrice reconstituent cet héritage à la fois historique, linguistique, culturel et intime. Mettre des mots, appréhender la guerre, construire une relation avec son « autre pays » Comment mettre des mots sur une guerre et un génocide que l’on a vécus à distance, dans une famille au sein de laquelle l’inquiétude pour les proches restés au pays se mêlait à une réserve pleine de pudeur ? Comment appréhender la guerre quand on a 8 ou 10 ans ? Et une fois adulte, comment construire une relation avec la Bosnie, et prendre en charge le douloureux héritage des massacres de civils comme celui de Srebrenica (juillet 1995) ? Les mots claquent comme ce titre de chapitre : « Comment être en vacances avec ses enfants quand des personnes se font massacrer parce qu’elles portent ton nom de famille ? ». « Personne ne comprend la guerre » Amandine Agić raconte les colis alimentaires envoyés par convois humanitaires, les coups de téléphone aux cousins, les vacances estivales d’avant et après la guerre, l’accueil en Auvergne d’enfants réfugiés. Elle relate comment peu à peu elle a découvert que les soldats de l’ONU transformaient des tanks ou des couvertures en pare-feu anti-snipers. Elle ne cache pas non plus sa colère lorsqu’elle se rend compte de la mésinformation des Occidentaux lorsqu’il s’agit de désigner les responsables des atrocités, ou lorsqu’elle entend, lors de l’invasion russe en Ukraine, qu’il s’agit de « la première guerre en Europe depuis 1945 ». Comme si les guerres des Balkans des années 1992-2000 n’avaient pas eu lieu. Et elle clame, dans une anaphore qui s’étale sur tout un chapitre au cœur même du récit : « Personne ne comprend la guerre ».  D’un pays qui n’existe plus, Amandine Agić (Éditions de l’Olivier)

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