Descriptif de l'épisodeCitation
Pour Dina : En quatre questions, un, elle est entendue, deux, elle est reconnue, trois, elle est sortie de l’isolement et quatre, elle a aidé quelqu’un.
Le témoin extérieur : quand l’autre devient un témoin honorantDans les pratiques narratives, le témoin extérieur n’est ni un observateur passif, ni un expert venu donner son avis, ni quelqu’un chargé de délivrer un feedback. Dina Scherrer préfère l’expression de David Denborough, témoin honorant : une personne invitée à écouter une histoire pour en faire résonner les mots, les valeurs, les compétences et ce qui semble précieux pour celui ou celle qui la raconte. Sa fonction est de contribuer à rendre visible une identité préférée, particulièrement lorsque celle-ci a été recouverte par une histoire de problème, l’invisibilité ou la marginalisation.
Jeanne : faire entrer les alliées dans l’histoireDina ouvre l’épisode par l’histoire de Jeanne, une jeune femme paralysée lorsqu’elle doit prendre la parole en cours. Après avoir externalisé le problème et renégocié sa relation avec lui, une difficulté subsiste : ce qui devient possible dans l’espace d’accompagnement reste fragile là où le problème se manifeste réellement. Dina invite alors trois amies de Jeanne en séance. L’intention est très concrète : les aider à devenir des soutiens dans l’écosystème de Jeanne, là où Dina elle-même n’est pas présente. Le dispositif produit un prolongement inattendu : les amies imaginent elles-mêmes qu’un simple regard soutenant pendant une prise de parole pourrait devenir un point d’ancrage. Le changement ne reste plus enfermé dans le cabinet ; il commence à circuler dans la vie.
Quatre questions pour être entendu, reconnu et sortir de l’isolementLe protocole du témoin extérieur est précis. Dina ne cherche pas un échange spontané. Le témoin repère d’abord les mots et expressions qui l’ont touché ; il explore ensuite ce qu’ils lui disent de ce qui est précieux pour la personne ; il cherche à quelle partie de sa propre histoire cela fait écho ; enfin, il identifie ce que cette histoire pourrait changer ou éclairer dans sa propre vie. Pour Dina, la séquence produit quatre mouvements : être entendu, être reconnu, sortir de l’isolement et découvrir que son histoire a elle-même aidé quelqu’un.
Résonner n’est pas donner son avisUne distinction traverse tout l’épisode : le témoin n’est pas là pour dire que ce que la personne a fait est bien ou mal. Même un jugement positif déplace le centre de gravité vers celui qui juge. Dans la posture narrative, la personne accompagnée reste au centre et demeure auteure de ce qu’elle retient. Le témoin fait plutôt écho à son histoire : ce qu’il a entendu, ce que cela lui révèle, ce que cela touche en lui. Dina parle de résonance et de miroir plutôt que de conseil ou de feedback.
Une histoire a besoin d’un auditoire pour s’épaissirUne transformation peut commencer dans l’intimité d’un accompagnement, mais Dina insiste sur l’importance de la rendre visible. Les histoires préférées ont besoin de circuler, d’être entendues et de rencontrer un auditoire capable d’en renvoyer quelque chose. Il ne suffit même pas de raconter : l’autre doit pouvoir devenir miroir de ce qu’il a perçu. C’est ainsi qu’une histoire alternative peut s’épaissir, s’ancrer et résister davantage à l’histoire dominante du problème.
Le casting : on ne choisit pas un témoin au hasardLe choix du témoin fait partie intégrante de l’intervention. Dina parle volontiers de casting. Il peut s’agir d’un proche, d’un ancien client, d’une personne ayant traversé quelque chose de comparable ou de quelqu’un susceptible d’incarner une possibilité que la personne accompagnée ne parvient plus à voir. Plus le témoin est pertinent, plus sa résonance peut donner un véritable coup d’accélérateur à l’histoire préférée. Dina souligne aussi que le client reste décisionnaire : l’intention doit pouvoir être explicitée et la présence du témoin acceptée.
Lucas et Jacques : quand un témoin rouvre un futur devenu impossibleL’histoire de Lucas illustre spectaculairement cette logique. Après une prépa douloureuse, ce jeune homme abandonne son rêve de devenir professeur de français sans parvenir pour autant à désirer autre chose. Dina pense alors à Jacques, enseignant passionné et atypique. Sa propre histoire de professeur ayant parfois eu l’impression d’être un martien dans le système scolaire entre en résonance avec celle de Lucas. La rencontre ne consiste pas à convaincre Lucas de reprendre ses études : elle lui permet de découvrir qu’une autre manière d’habiter le métier existe. Lucas reprendra finalement son parcours pour devenir professeur de français et Jacques deviendra son mentor.
Le praticien garde la responsabilité du cadreLa puissance du témoin ne diminue pas le rôle de l’accompagnant. Elle le déplace. C’est lui qui crée la rencontre, prépare le témoin, pose le cadre, construit les questions et porte la responsabilité éthique de l’entretien. Dina insiste sur l’hyper-présence nécessaire : lorsque la réponse du témoin ne produit pas l’information recherchée, il appartient au praticien de reformuler et de poursuivre. Sur ce dispositif, elle prend volontairement peu de libertés avec le protocole. Sans ce cadre, prévient-elle, la rencontre risque de devenir une conversation à bâtons rompus qui perd son intention narrative.
Je parle à l’un, j’accompagne l’autreDina transpose également la posture du témoin extérieur dans des accompagnements de binômes professionnels. Plutôt que de laisser deux personnes en conflit débattre directement, elle parle à l’une pendant que l’autre écoute en position de témoin, puis inverse les rôles. Son principe est particulièrement éclairant : elle construit ses questions en pensant aussi à celui qui écoute. Dans l’exemple d’un chef de service et de son adjointe, cette architecture permet de faire entendre d’abord ce qui fonde leur relation et ce qu’ils apprécient l’un chez l’autre avant de travailler leurs attentes et leurs difficultés. Le dispositif devient ainsi une forme singulière de médiation narrative : parler à l’un pour accompagner l’autre.
La générosité comme dimension politique des pratiques narrativesDina revient à plusieurs reprises sur ce qui la touche dans cette pratique : des personnes donnent de leur temps pour aider d’autres personnes, sans rémunération ni bénéfice attendu. Celui qui reçoit est soutenu, mais celui qui témoigne peut également être transformé par l’histoire entendue. L’accompagnant lui-même sort parfois de son isolement lorsqu’il est coincé dans un accompagnement. Pour Dina, cette circulation produit quelque chose de vertueux, de généreux et même de politique : elle crée du lien et fait exister quelque chose de plus grand que la seule relation entre praticien et client.
Des témoins extérieurs aux cérémonies définitionnellesL’épisode élargit enfin la focale avec Elisabeth Feld autour des cérémonies définitionnelles, héritées notamment des travaux anthropologiques de Barbara Myerhoff et reprises par Michael White. Le témoin extérieur soutient plutôt l’émergence d’une identité individuelle ; la cérémonie définitionnelle permet de proclamer et soutenir une identité partagée au sein d’un collectif. Dina insiste sur un principe particulièrement fécond dans son travail avec les groupes : honorer l’unité dans la diversité. Avant de fabriquer artificiellement une identité collective, il s’agit de reconnaître la singularité et la place de chacun ; c’est l’assemblage de ces singularités qui peut donner sa richesse au groupe.
Au fond, nous ne devenons pas nous-mêmes tout seulsDerrière la technique apparaît finalement une conception profondément relationnelle de l’identité. Les pratiques narratives considèrent les identités comme mobiles, plurielles et susceptibles d’évoluer vers des identités préférées davantage reliées aux valeurs et à ce qui compte pour la personne. Le témoin extérieur donne corps à cette idée : une histoire nouvelle devient plus robuste lorsqu’elle n’existe plus seulement pour soi, mais qu’un autre l’a entendue, reconnue, fait résonner et emportée avec lui. C’est peut-être là le cœur de cet épisode : nous avons parfois besoin du regard des autres pour rendre visible à nos propres yeux ce que nous sommes en train de devenir.
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